Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Etre Amazigh à Mulhouse

MULHOUSE – Bibliothèque municipale

 

Mulhouse où le bonheur de lire… en kabyle

Tagmatt – tamusni – tizet n yimi !

Tanemmirt iy Imaziγen n Mulhouse af azal i fkan  i tmaziγt.

Merci à Djaffar
Quel bonheur d’être écouté par les siens !
Tagwella d lemleh – Le savoir, la culture, le respect et la fraternité – Telle est l’identité berbère.

Association culturelle berbère 68 – Mulhouse
Conférence du 09 octobre 2010

« Le patrimoine culturel et linguistique berbères et son rôle dans la connaissance de soi et la construction de l’identité : l’exemple du peuple kabyle ».

Madame, monsieur bonsoir ! Mass, massa tamsiwt azul fell-awen. Idma tisedna lehna tafat fell-awen !

Je tiens à remercier chaleureusement l’Association culturelle berbère de Mulhouse de m’avoir invité. Un grand merci et tous mes respects fraternels à madame et monsieur Djaoui.

Mon intervention sera simple et se basera sur mon vécu et celui de ma famille, celui de mes mes enfants (qui sont de mère française) pour dire comment je leur ai transmis l’amour de la culture de leurs ancêtres berbères tout en respectant le fait qu’ils soient aussi français de par leur mère et leur naissance en France. Aujourd’hui, je pense qu’ils sont attachés à leur algérianité et à cette identité spécifique et double qu’est l’identité franco-berbère.

I – De la réalité politique à l’apprentissage de la langue berbère

Afin de clarifier les choses et mon propos, permettez-moi d’attirer d’abord votre attention sur le fait que beaucoup de maux que vivent les Berbères à l’extérieur viennent en réalité de la non-reconnaissance et du rejet doublé de mépris qu’ils vivent dans leurs pays d’origine en Afrique du Nord.

En 1995, ma fille Damya Tawes avait 10 ans. Elle était à l’école primaire. Un jour, elle revient de l’école avec un papier qui émanait du Ministère de l’Education Nationale où était écrit à peu de choses près ceci : « Apprenez la langue maternelle de vos parents… l’arabe. » En rentrant le soir à la maison, ma fille me tendit le papier et m’interpellât avec force par ces mots : « Pourquoi, le papier ne parle pas de berbère, papa ? Nous sommes bien des Kabyles, des Berbères et non pas des Arabes !? Notre langue maternelle est le berbère ! »

Vous ne pouvez pas savoir la fierté que j’ai éprouvée d’entendre ainsi ma fille revendiquer son identité berbère ! Le soir même, j’ai écrit une lettre à François Bayrou, Ministre de l’Education à l’époque, en lui expliquant que nous sommes franco-berbères et qu’à ce titre, nous aurions souhaité mon épouse et moi que nos enfants apprennent en même temps que le français, leur seconde langue maternelle qui est le berbère et non pas l’arabe.

Monsieur Bayrou m’avait répondu en disant qu’il était bien conscient du problème que je mettais en avant ; mais que tout cela ne dépendait pas de sa volonté : il s’agissait-là d’accords bilatéraux entre l’Etat français et  l’Etat algérien, dont le gouvernement, comme chacun sait, ne reconnaît pas  (hélas !) sa berbérité, son amazighité. Il serait trop long de revenir ici sur le drame de l’aliénation qui mène à la réification dont souffre les dirigeants algériens. Le grand Kateb Yacine n’a pas eu le temps (hélas ! encore ) de leur inculquer les vertus de la cutlure algérienne, celle de « l’Algérie des lumières » (Lezdayer n tafat), comme disent les anciens Kabyles.

Mais à travers cette anecdote – qui a marqué ma fille Damia –  ce que j’ai compris c’est que les petits contes kabyles que je lui racontais tous les soirs pour qu’elle s’endorme, se sont révélés beaucoup plus importants que je ne l’imaginais. Je pensais que les contes ne l’aidaient qu’à dormir ; et je me rendis soudain compte, qu’ils l’ont également aidée à se tenir éveillée, à se tenir debout, fière de ses origines berbères. J’ai fini par croire que le conte ou la parole berbère, qui véhicule la sagesse et la lumière, peut faire aimer sa langue maternelle à l’enfant berbère en général et à l’enfant franco-berbère en particulier.

Je m’en vais donc vous raconter un qui m’avait également marqué quand j’étais moi-même enfant.

II – Le conte pour faire aimer la langue maternelle

L’univers du conte est un univers qui rassemble les enfants et ce quelque soit leur pays, leur langue et leur culture. C’est ce qu’appelait l’un de mes amis et maître – le docteur Joseph Gabel – « Le champ du bonheur et de tous les possibles ». Personnellement, j’y ai trouvé le bonheur de faire entendre et de faire aimer les deux langues maternelles de mes enfants : le français et le berbère.

Ecoutons donc ce conte pour enfant – même si, comme disait mon père « les contes n’ont pas d’âge », pour entrer dans le champ de « ce bonheur et de tous les possibles » que je souhaite à tous les enfants et notamment aux enfants franco-berbères. Ce conte s’appelle Le pou et l’enfant (Tamacahup n Tilkit d weqcic). Il s’agit de l’histoire d’un enfant qui s’appellait Lillouche et qui refusait obstinément de se laver. Un peu comme les chats, il avait horreur de l’eau !

LE POU ET L’ENFANT

Autant que je souvienne, c’est probablement l’un des tout premiers contes qu’il m’ait été donné d’entendre et de comprendre alors que je devais avoir autour de 9 à 12 mois. Comme tous les enfants en bas âge, je savais que c’était une histoire, mais je ne comprenais pas exactement ce qu’elle voulait dire malgré les talents de conteuse de ma grand-tante Ounissa qui me la racontait avec des mimiques et une gestuelle dignes des grands comédiens que l’on peut voir aujourd’hui au théâtre.

Ce dont je me rappelle plus particulièrement, c’était que ma tante me faisait beaucoup rire. J’étais effectivement face à une pièce de théâtre où tous les personnages étaient joués par une seule et même comédienne : la narratrice. Ma tante Ounissa jouait tour à tour tous les rôles. Celui de la mère qui grondait son enfant qui ne voulait point se laver. Celui du chien, du chat, de la chèvre, du mulet et du bœuf qui se moquaient de

Lillouche qui refusait obstinément de se laver. Le plus drôle de la narration arrivait quand ma tante jouait le rôle du pou. Pour ce faire, elle brandissait une poupée de chiffon ou simplement une pelote de laine – un peu comme l’on utilise les marionnettes aujourd’hui – avant de se mettre à parler comme « parlent les poux » !

Conter n’était pas chose facile. C’est dire tous les talents que la femme kabyle détenait avec un génie qui lui était propre. C’est pour cela que mon père disait fort sagement : « Ecouter un conte, c’est s’entendre vivre ».

Je voulais donc que mes enfants – petits Français de leur état linguistique et culturel – s’entendent aussi vivre comme des enfants Berbères. Mon souhait est que la réunion des deux arrive à forger leur identité franco-berbère de manière riche et harmonieuse où tous les bonheurs sont possibles.

LE POU ET L’ENFANT

Que mon conte soit beau !

Et fasse grand écho !

Qu’il se déroule comme une tresse de laine

Que celui qui l’entend à jamais s’en souvienne !

1 – Il était une fois un garçon qui répondait au nom de Lillouche. Lillouche n’aimait pas l’eau. Il n’aimait donc pas se laver. Sa mère avait beau insister mais en vain, Lillouche ne voulait jamais se laver ! Et comme il était toujours sale, très sale, les enfants de son âge ne voulaient pas jouer avec lui.

Sa mère lui dit alors : « Lillouche, si tu ne veux pas te laver, tu dormiras entre la chèvre et le mulet, s’ils veulent bien de toi ; mais tu ne dormiras pas avec moi ! » Lillouche répondit à sa mère : « Que m’importe ! Je dormirai dans l’étable ! »

Le soir venu, quand Lillouche s’approcha de la chèvre pour s’endormir à côté d’elle, celle-ci se mit à pousser de hauts cris : « Bèèè ! Bèèè ! Bèèè ! Un garçon qui ne se lave pas ne pourra pas dormir avec moi ! »

Lillouche s’approcha alors du mulet. Mais à son approche, ce dernier aussi se mit à pousser de hauts cris en disant : « Prouuukh ! Prouuukh ! Prouuukh ! Un garçon qui ne se lave pas ne pourra pas dormir avec moi ! »

Lillouche s’approcha alors du chien. Ce dernier se mit aussitôt à pousser de hauts cris : « Haww ! Haww ! Haww ! Un garçon qui ne se lave pas ne pourra pas dormir avec moi ! »

Lillouche se déplaça alors doucement vers le bœuf. Mais ce dernier s’aperçut du subterfuge de Lillouche et commença lui aussi à pousser de hauts cris : « Mouuuh ! Mouuuh ! Mouuuh ! Un garçon qui ne se lave pas ne pourra pas dormir avec moi ! »

Lillouche pensa que le chat – qui n’aimait pas l’eau non plus – accepterait bien sa compagnie pour la nuit. Mais quand il s’approcha de lui, ce dernier poussa de hauts miaou : « Miaw ! Miaw ! Miaw ! Un garçon qui ne se lave pas ne pourra pas dormir avec moi ! »

De guerre lasse, Lillouche finit par s’endormir sur la banquette qui donnait sur la soupente.

2 – Un jour, pendant qu’il jouait tout seul dans la cour, un pou se présenta devant lui et lui dit : « Es-tu le jeune garçon qui n’aime pas l’eau et qui ne veut jamais se laver ? » Lillouche répondit fièrement : « Oui, c’est bien moi ! Je n’aime pas toucher l’eau ! » Le pou lui dit encore : « Est-ce pour cela que les autres enfants refusent de jouer avec toi ? » Lillouche s’en vanta encore : « Oui, ils trouvent que je suis trop sale pour jouer avec moi ! » Le pou lui dit alors : « En bien moi je jouerai avec toi, car j’aime bien les enfants qui ne se lavent pas, comme toi. » Et joignant le geste à la parole, il sauta sur la tête de Lillouche et s’engouffra dans sa chevelure sale et moite. Il y fit là sa maison avant de faire venir plein d’autres poux pour y habiter avec lui.

Au bout de quelques jours, la tête de Lillouche était remplie de poux. Au début, il commença à se gratter doucement. Quelques jours après, à force de se gratter de plus en plus fort, il s’arrachait brutalement des touffes entières de cheveux. Les jours passaient et Lillouche n’en pouvait plus de se démanger. A tel point qu’il avait la tête en sang !

Les larmes aux yeux, il alla trouver sa grand-mère et lui dit : « Grand-mère chérie, je n’en peux plus de tous ces poux qui me dévorent la tête ! Dis-moi s’il te plaît ce que je dois faire pour m’en débarrasser ? »

La grand-mère lui répondit : « Viens que je te lave en commençant par la tête, mon petit ! Les Anciens disaient : « Dieu a créé le pou pour que l’homme se lave la tête ! » »

Le fils digne de sa mère

Apprend les choses difficiles

Quand elle lui dit une parole

Il sait faire la part des choses

Ce conte est peut-être pour les enfants

Il s’adresse aussi aux grands

Les sagesses qui pénètrent les peuples

Ce sont souvent les plus courtes !

Mon conte s’en va par les ruisseaux

Comme s’en iront les misères

Je l’ai conté aux jeunes nobles

Le chacal s’en va de maquis en maquis

Il nous a frappés avec un beignet

Nous l’avons mangé

Nous l’avons frappé avec une bûche

Et nous l’avons tué

Le chacal, que Dieu le punisse !

Et nous, que Dieu nous bénisse !

Et qu’il nous laisse dans la lumière !

III – Pédagogie de la langue maternelle

Permettrez-moi maintenant de revenir sur quelques préalables théoriques de la pédagogie de la langue maternelle.

Depuis Saussure, il est d’usage de distinguer précisément la langue, c’est-à-dire le système que nous évoquions à l’instant, de la parole ou du discours, où se manifestent la création, la nouveauté, l’originalité, la liberté de celui qui parle ou écrit. Il pourrait donc être tentant de dissocier, au moins en théorie, une science de la langue d’une phénoménologie de la parole.

Il me semble donc vain d’essayer d’enseigner la langue sans la parole ou la parole sans la langue. Je me suis donc placé dans une longue tradition – celle des Berbères de Kabylie – en estimant que c’est dans les paroles et les discours qu’il convient d’enseigner la langue maternelle au sens large.

Ce que, soit dit en passant, j’ai fait quand j’étais enseignant de berbère à l’Université Paris 8. Après quelques tâtonnements et à la demande des étudiants en majorité franco-berbères, je quittais le terrain traditionnel du linguiste et du grammairien pour entrer dans un autre – celui de la réalité et de la qualité de la communication où le mot ne prend sa vrai valeur que rapporté à son contexte : à la rigidité du lexique, répond la fluidité des polysémies. Sens de l’absolu et sens du relatif dans le langage : toute la pédagogie de la langue maternelle est peut-être là.

J’ai donc commencé à me baser sur des récits de vie courante de ma propre création avant de tomber – au grand bonheur de mes étudiants – sur les récits de traditions orales kabyles comme le conte et le mythe.

Pour ce travail de transmission, je cherchais tout simplement un moyen de faire aimer la langue berbère ; c’était un préalable pour que la pédagogie que j’avais mise en place réussisse. Au début, j’avais peur de faire entendre ces récits, ces poésies et ces contes hors de leur milieu et hors de leur temps tout en suggérant l’un et l’autre.

Il fallait contextualiser : expliquer à chaque fois aux étudiants – comme je faisais avec mes propres enfants – que ce discours venait d’une région qui s’appelait la Kabylie, d’un pays qui s’appelait l’Algérie et d’une zone géographique où les autochtones (At-tmurt) s’appellent Imaziγen, c’est-à-dire « Les hommes libres », les Berbères. Il fallait que j’arrive à faire admirer et aimer ces productions littéraires de nos ancêtres qui viennent de la nuit des temps, non seulement par la simple magie des mots berbères, mais aussi et surtout par la qualité du sens qu’il y trouvera : comme nous venons de le voir grâce à ce petit conte qui met l’accent sur l’apprentissage de l’hygiène aux enfants.

Ces apports culturels me paraissent indispensables si l’on veut une sorte de contamination de la pédagogie pré-scolaire où, l’enfant ne sachant ni lire ni écrire, se souviendra toujours de ce qu’il a entendu de ses parents berbères même s’il aura du mal par la suite – environnement français oblige – à le répéter. Il faut donc se garder de stigmatiser les enfants franco-berbères qui ne parlent pas ou qui ne maîtrisent pas la langue berbère. Ce qui est essentiel c’est que l’enfant franco-berbère soit fier de ses origines double : en ce sens que l’identité franco-berbère est avant tout une affaire de conscience. C’est donc cette conscience qui le mènera avec amour vers cette langue amazighe.

Par conséquent, tout pédagogue ne doit pas oublier que les enfants franco-berbères vivent environnés de la langue française ; j’oserai dire comme l’air qu’il respire. Il est donc primordial d’être conscient de ce fait et d’introduire la langue berbère en se servant de sa sœur : la langue française.

Le conte kabyle m’a fait découvrir qu’il n’est de bonne pédagogie à quelque niveau que ce soit que celle qui se soucie de la réalité et de la qualité de la communication. Cette réalité doit révéler à l’enfant franco-berbère la qualité de la langue et de la culture de son ou de ses parents berbères. A charge à ses derniers de « communiquer » avec leurs enfants : par le voyage en Afrique du Nord, par la découverte des écrivains et des chanteurs berbères, par la découverte de toute la tradition orale et culturelle berbère. Tous les spécialistes du monde entier donnent aux Berbères la primauté dans beaucoup de domaines artistiques et notamment dans l’art de conter.

Mais les Berbères – Imazighen – sont aussi décrits et connus pour leur sens de l’honneur, de la fraternité, de la tolérance envers les autres, du respect du pays d’accueil qu’est la France ; pays qui correspond tout à fait à leurs valeurs laïques et républicaines.

Pour les Franco-berbères que nous sommes  ce constat qualitatif est très important. Par conséquent, il est essentiel que nos enfants l’apprennent afin qu’ils soient conscients et fiers de leur double appartenance. L’amour de la langue maternelle française ne saurait – à ce moment-là – se départir de celui que nos enfants éprouveront pour leur seconde  langue maternelle qu’est la langue amazighe-berbère.

IV – Les vertus psychologiques de la langue maternelle berbère.

La langue maternelle berbère gère les paramètres psycholinguistiques de la diminution, voire de la suppression  de la déréliction chronique et de certains faits réifiants qui frappent la communauté franco-berbère et notamment les enfants franco-berbères qui souffrent de non-reonnaissance de leur double identité.

Cela fait près de 20 ans que je travaille, en qualité de psychologue, auprès d’adultes et de jeunes et notamment de ceux qui sont en difficultés scolaires et d’insertion sociale ou professionnelle.

Il y’a quelques années, l’enfant franco-berbère, s’il valorisait, dans une moindre mesure, en un sens la langue française qu’il entendait aussi bien à l’école qu’à la maison, dévalorisait en sens opposé la langue berbère, langue de l’un ou de ses deux parents. Cette différence cause encore des conflits d’ordre affectif qui se manifestent par certains comportements : le sentiment de honte d’être berbère chez certains.

Cette agressivité vis-à-vis des racines d’origine des parents (ou de l’un d’eux, dans le cas de famille mixte franco-berbère), va plus loin. Les adolescents employaient également un langage que l’on pourrait qualifié de « langage affecté, voire infectée » dès qu’il s’agit de parler de leurs parents locuteurs uniquement de la langue berbère.

Depuis près d’une vingtaine d’années, je n’entends plus les mamans berbères et notamment les mamans kabyles se plaindre, par exemple, du fait que leurs enfants « ont honte » (c’est le mot qu’elles utilisaient) de sortir avec elles. Une mère kabyle illustrait cela par les propos suivants : « Quand ma fille se voyait obligée de m’accompagner quelque part, elle se tenait toujours à distance de moi en faisant semblant de ne pas me connaître. Quand je lui parlais dans la rue, elle ne me répondait pas, elle m’ignorait ! »

Cette affectation qui touchait uniquement la langue maternelle berbère rejaillissait automatiquement sur la langue française ; comme si, inconsciemment, l’enfant franco-berbère reprochait à celle-ci de l’éloigner de la langue et de la culture de ses parents. Le docteur Joseph Gabel – grand spécialiste de l’aliénation – appelait cela « le syndrome du Berbère ».

Depuis les années 80, on assiste à la diminution voire à la disparition complète de ces phénomènes comportementaux aliénants et réifiants. Nous devons cela notamment à la prise en charge de l’enseignement de la langue maternelle berbère par les Associations qui font découvrir, par la même occasion, aux enfants franco-berbères la culture, les arts, la danse et la chanson du pays d’origine de leurs parents. Un jour, un père kabyle s’ouvrit à moi et me dit : « Depuis un concert d’Idir, mes enfants ne sont plus les mêmes. Quand je leur ai expliqué que la chanson A Vava Inouva est tirée d’un conte kabyle, j’ai constaté qu’ils s’intéressaient davantage à ce que nous disons et faisons leur mère et moi… Figurez-vous que quelques jours après le concert, ma fille me demandait de lui parler du conte en question… Je croyais mes enfants perdus, et voilà que par la magie de la chanson et du conte, je les retrouve…».

Nous constatons donc que la langue maternelle des parents berbères agit comme un cataliseur, un baume dont l’essence et le sens agissent avec efficacité sur le complexe d’infériorité de nos enfants, complexe qui les conduisait vers une sorte de catalepsie, de tétanisation. Grâce à leur langue maternelle berbère, ils se sentent tout à coup libérés et heureux de vivre dans leur identité franco-berbère.

Pour paraître plus objectif, faisons appel à un observateur extérieur, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik : « La seule bonne stratégie est celle de ceux qui apprennent la langue et les rituels du pays d’accueil tout en gardant la fierté des origines sous forme de récits positifs. Ceux-là s’intègrent sans délinquance, sans conflit, sans honte. Donc non seulement je suis fier de mes origines, mais je suis fier de mon travail, de mon parcours, de mon intégration[1]. »

Par conséquent, les intellectuels et les politiques français qui préconisent l’enseignement de l’arabe pour nos enfants, en lieu et place de la langue maternelle berbère, feraient mieux de se rapprocher de nous pour mieux comprendre ce dont il parle quand il s’agit des Berbères. Ils devraient réfléchir à plus d’une fois avant de s’adonner à des discours et à des suggestions aussi aventureuses en excluant socialement et culturellement nos enfants, car il s’agit bien-là d’exclusion sociale doublée de mépris vis-à-vis de leur langue maternelle berbère.

Dans un article récent dans le Nouvel Obs. du 25/02/2010, Jean Daniel, pour ne pas le nommer, écrit « Le français, une patrie arabe ». Et quels écrivains cite-t-il pour étayer son article ? Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun et Kateb Yacine ! Quand on sait la vindicte qu’ils avaient subie pour s’être revendiqués Berbères, on comprend alors la totale méconnaissance du problème par ceux qui veulent faire de nous des Arabes. Je précise, en passant, que le journal n’a pas publié mon droit de réponse.

Bien évidemment, nous n’avons rien contre l’arabe ; nous n’avons pas attendu certains prêcheurs de l’idéologie dominante pour encourager nos enfants à s’ouvrir à toutes les langues et à toutes les cultures : c’est un état d’esprit enraciné dans la psychologie berbère. Le dicton est fort clair : « Va vers l’autre et tu grandiras ! » (Mlil d wayedh a-ttimγuredh)

Ce que nous demandons, c’est que l’on considère que nos enfants ont le droit – au même titre que les enfants arabes – à leur langue maternelle berbère. Leur imposer l’arabe, c’est leur refuser tout simplement le droit d’être citoyens français à part entière et rejeter l’amour qu’ils ressentent pour la France et la langue française en qualité d’enfants franco-berbères. Dans la langue berbère, le mot vivre en communauté (taârchit) ne signifie pas repli sur soi et défiance vis-à-vis du voisin ou du pays d’accueil ; il veut dire tout autre chose : « vivre en bonne intelligence et dans le respect de son voisin » (âacher).

Je ne vous citerai que trois autres proverbes kabyles pour illustrer la vision ethologique des Berbères. Le premier dit : « Ton pays, c’est celui où tu trouves ton pain (Anda tufidh aγrum-ik i t-tamurt-ik) » ; le second dit « Fais comme tes voisins qui t’accueillent ou va habiter ailleurs » (Exdem akken xeddmen lgiran-ik, naγ erfaε axxam-ik gar-asen !) Et enfin le troisième qui en dit long sur la tolérance spirituelle et religieuse de nos ancêtres : « Chaque pays a ses visages, mais Dieu est partout le même » (Yal tamurt s wudmawen-is, ma d Rebbi yiwen i-gellan). Qu’il me soit permis de répéter que la conscience d’être franco-berbère signifie « ouverture et dialogue sur le monde et les autres ».

Par conséquent, c’est une tautologie – un pléonasme – de dire que l’amour de la langue maternelle berbère cultive chez les enfants franco-berbères également celui de la langue française et du pays de leur naissance, la France. Grâce à cela, ils sont moins sujets que les autres à adopter certaines déviances. A ce titre, le bonheur que nos enfants éprouvent de se sentir franco-berbères améliore leur comportement dans tous les domaines. L’amour de la langue maternelle berbère les rapproche non seulement de leurs parents, mais aussi de leur milieu scolaire et socioprofessionnel.

Par conséquent, l’apprentissage de la langue maternelle berbère – en relation étroite ou dialectique avec la langue française – permet la réussite de l’identité franco-berbère. Elle permet aussi aux enfants franco-berbères de se sentir Français à part entière.

Cette double appartenance culturelle cultive en eux une certaine fierté d’être ce  qu’ils  sont : car cette double identité les rend plus riches,  constructifs et ouvert sur l’avenir et le monde.

Par ailleurs, il est très facile de constater que l’apprentissage de la langue maternelle berbère – liée à la langue française –  est un facteur d’intégration et de réussite à tous les niveaux et notamment au niveau linguistique. Pour cela, il suffit de voir avec quelle facililté les enfants franco-berbères appréhendent les langues étrangères et notamment l’anglais et l’allemand.

V – Quel avenir pour cette double identité ?

La langue maternelle berbère cultive l’amour de la langue française et du pays démocratique qu’est la France, pays de leur naissance. A ce double titre, ils se sentent donc pleinement Français. A ce titre, nous insistons sur l’importance de l’apprentissage de la langue maternelle berbère pour nos enfants. Nous pouvons dire en l’assumant hors et fort que la langue française a une seconde patrie : la patrie franco-berbère.

Langue européenne, notre souhait est que la langue amazighe berbère soit prise en compte dans l’enseignement par le Ministère de l’Education Nationale au même titre que toutes les autres langues européennes. C’est un droit que nous sommes en droit de revendiquer pour nos enfants, au nom de l’amour qu’il porte à ce pays où ils sont nés, la France  et à leur identité franco-berbère.

En attendant cet heureux jour, nous devons encourager nos enfants à s’intéresser davantage à la culture berbère (Il y a un fait notable à signaler, pour une fois dans l’histoire des Berbères, nous avons une télévision : BRTV).

Pour une fois dans l’histoire, le tamazight est reconnue (de façon facultative, il est vrai !) comme langue nationale en Algérie… Mais il a fallu que le sang des enfants kabyles coulent pour que notre langue puisse accéder à l’école… à l’écrit et à la lecture comme toutes les autres langues du monde.

Certes, il y a la chanson ; certes, il y a aussi la danse ; mais la culture et la langue ne sont pas faites que de cela. A l’heure où l’écrit s’impose de plus en plus à la langue amazighe, il est très important que nos enfants se penchent également sur la lecture et l’écrit dans cette langue. Ils découvriront une culture orale d’une grande diversité et d’une richesse extraordinaire – poésie, chant, conte, mythe, énigme, devinette, izlan ou slam, proverbes, sagesses diverses et philosophie des lumières –,  capable de rivaliser avec toutes les grandes cultures de ce monde.

On prête beaucoup de qualités au conte et notamment un certain intérêt pédagogique. Mais par delà  ses vertus psychologiques, psychanalytiques, ethnologique, sociologique et linguistique. Divertissant et éducatif, associant l’oral et l’écrit, il se révèle propre à développer chez l’enfant certains facultés intellectuelles, notamment l’attention, la mémoire, l’imagination, l’esprit d’analyse et le jugement. Comme il s’enracine dans une culture spécifique, son « côté universel et civilisationnel » peut aussi aider nos enfants à être fiers de leurs racines berbères. Ils prendront ainsi plaisir à lire en langue berbère, une langue merveilleuse aux ressources insoupçonnables.

C’est me semble-t-il l’étape indispensable que tous les franco-berbères doivent franchir pour que cette double identité ne soit pas escamotée pour ne devenir, les années passant, qu’un élément fantasque et capricieux sans aucune réelle profondeur identitaire.

Il fut un temps – et c’est encore d’actualité – où le conseil pédagogique essentiel pour améliorer les résultats en langue maternelle française, était contenu et mis en avant par cette simple formule : « Faites lire les enfants et qu’ils parlent ce qu’ils écrivent. »

Nous devons inscrire l’identité franco-berbère dans ce procédé linguistique – lire, parler et écrire – pour permettre aussi un futur à cette langue des Imazighen – nos ancêtres « Les hommes libres » – menacée et qui, pourtant, porte en elle une civilisation millénaire et une culture qui vient de la nuit des temps. Une civilisation et une culture qui n’ont pas pour credo le rejet de l’autre, de la France et de la langue française, mais au contraire l’amour et le respect des valeurs républicaines et laïques que l’on retrouve aussi dans la culture, la langue et la cité berbères.

Nos enfants ne sont pas considérés comme des Français dits de « souche » (une formule exaspérante qui me rappelle l’Algérie où ils ne sont pas non plus des Algériens de souche !) ; mais notre souhait est que nos enfants –  où qu’ils fussent – soient des Algériens et des Français de « branche » ; d’une branche de ce bel et vigoureux arbre berbère dont les tiges millénaires sont porteuses d’une grande variété de fruits culturels et humains, savoureux et enrichissants pour ces beaux pays de France et d’Algérie !


[1] Cf. Le Nouvel Observateur n° 2392 du 9 au 15 septembre 2010.

Article dans le journal local.
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