Publié par : youcefallioui | décembre 18, 2014

Hommage à Myriem – Urawen i Meriem – De la vie au conte…

Azul a Myriem !

De la vie au conte et du conte à la vie

Votre témoignage m’a touché au plus profond de moi-même. Je le reçois comme l’hommage des hommages – Urawen n Wurawen, akken qqaren Imgharen. Je vous remercie pour tous ces mots justes et cette recherche certaine, déterminée et juste que vous menez aussi bien en Kabylie qu’en France. Vous ne pouvez savoir ô combien je me suis retrouvé dans tout ce que vous avez dit. Je me revoyais – image après image – dans le cheminement que vous aviez mené au cours de votre vie. Le même chemin semble avoir été emprunté par nos petites jambes d’enfants. En vous lisant, je me suis surpris à me dire qu’il fallait peut-être que j’écrive quelque chose sur cette enfance brimée et déchirée par certains événements comme la guerre d’Algérie ; mais à côté de ces souvenirs de guerre – mon père nous appelait « les enfants de la guerre » – à côté de ces années où la peur m’était chevillée au corps, car j’étais un enfant très sensible, qui avait peur face à la mort que je voyais tous les jours ; mais à côté, disais-je, il y avait ces veillées autour du kanoune ; ces veillées magiques où mon doux père me prenait dans ses bras quand mes tantes ou ma mère racontaient… Je me réveillais toujours dans mon lit en m’étonnant de ne pas me souvenir du moment où – emporté par la voix douce et merveilleuse de la conteuse, souvent celle de ma mère – je m’étais endormi. Je me réveillai un peu frustré de ne pas avoir tenu les yeux ouverts pour entendre le conte dans sa totalité. Alors, la première chose que je demandai à ma mère ou à Nnana Wnissa ou à ma grand-mère c’était de revenir sur le conte et de nous le raconter de nouveau… Ma grand-mère disait : « Toi, tu n’es pas comme les autres enfants : tu n’écoutes pas les contes mais tu les bois ! » Sur le moment, je ne comprenais pas ; il a fallu que j’avance dans l’âge, que je fasse des études en sciences sociales, que je fasse des recherches sur ma langue et ma culture – surtout sur le conte, les mythes et les énigmes – pour que je saisisse enfin le sens que ma grand-mère voulait donner au verbe « boire les contes ». Je les ai bus comme jamais un enfant ne les avait bus : je m’en étais imprégné au point de faire face aux horreurs de la guerre et aux injustices que cette Algérie – qui a manqué toutes ses promesses – m’avait faites ainsi que la jeunesse kabyle et notamment à ses filles et ses femmes. Bien des années après, je m’étais rendu compte que l’enfant très sensible que j’étais – ma mère me grondait en disant : « Tu pleures comme une petite fille ! » Heureusement que mon père était là ! Il me disait : « Tu es très intelligent et courageux ; il est normal que tu sois si sensible ! » Il avait su me dire les mots qu’il fallait à chaque fois, des mots qui me consolaient et qui me permettaient de ne pas trop souffrir de ma sensibilité que beaucoup autour de moi considéraient comme de la sensiblerie qui n’a pas lieu d’être surtout pendant la guerre où des hommes étaient torturés, étaient massacrés, dans les corps étaient exposés au stade comme si c’étaient simplement des animaux sauvages. Alors que c’étaient le fleuron de la jeunesse kabyle qui se sacrifiait pour que l’Algérie devienne libre ; une Algérie qui était tellement kabyle à l’époque, car la Kabylie était le fer de lance de la révolution algérienne. Je me souviens quand ma grande soeur Zahra s’habillait comme un homme et partait la nuit à la recherche de son mari et de me frères qui étaient au maquis pour leur apporter à manger. Elle chaussait des chaussures qu’on appelait « les palladiums » et elle mettait sur elle un manteau qu’on appelait « Le cache-poussière » et elle changeait sa coiffe en mettant son foulard comme les bandas de maintenant… avant de disparaître dans la nuit… Je me souviens du jour – où du haut de mes 8 ans – ma mère me demanda de faire la même chose : apporter à manger à mes frères en zone interdite – Arch des Awzellaguen et une partie de l’Akfadou – alors que nous étions réfugiés dans l’arche des Illoulènes. J’étais paralysé ! Ma mère me dit alors sévèrement : « Tu veux qu’ils meurent de faim ! » Je me souviens avoir fait le parcours en me racontant le conte de l’ogresse qui avait inventé la guerre ! Je n’en reviens toujours pas que le petit garçon si sensible et si peureux ait pu faire certaines choses alors que les bombes tombaient, les avions bombardaient… Je suis incapable de l’expliquer aujourd’hui, sinon par l’amour et la tendresse dont nous étions couverts pendant la prime enfance… ce qu’on appelle en psychologie « la sécurité psychique ». C’est cela ! Grâce aux contes, j’ai eu en moi la sécurité psychique qui remplaçait ma sensibilité par un courage qui m’étonnait moi-même !

Quand j’ai vu mon père se faire torturer… Quand j’ai vu mes frères – mes cousins – et mes oncles morts au champ d’honneur pour que l’Algérie vive libre, indépendante et démocratique… je ne pensais pas que les Kabyles seraient mis à l’écart… Quand je visite mon village – Ibouzidène – encore en ruines comme les 15 villages des Awzellaguènes – je me dis que ce n’est pas juste… que les Kabyles ont vécu la plus grande injustice qui soit, surtout ses filles et ses femmes… Aujourd’hui, ce qui nous fait, ce qui fait de nous un peuple – notre langue – est malmenée. Certains parents refusent de donner l’autorisation à leurs enfants de fréquenter les cours de tamazight… Ils oublient que des centaines et des centaines de jeunes sont tombés pour cela… Quand en 1962, nous fumes envahis par des Arabes d’Orient – Egyptiens et Syriens et Palestiniens – nous n’avions pas le droit de parler notre langue à l’école – le Kabyle était interdit : j’ai été sauvagement battu pour avoir oser tenu tête aux instituteurs français… Mais j’ai été battu par un Arabe – après l’indépendance de l’Algérie ! – pour les mêmes raisons : avoir parler en kabyle en classe !! Vous voyez, tout est dans les contes ! A chaque fois qu’une injustice m’arrivait, je me revois aussitôt dans un conte où nos grands-mères avaient raconté un sujet analogue… C’est la magie du conte que de permettre à l’enfant kabyle de se surpasser, de se battre de voir l’avenir éclairé malgré l’arabisation bête et méchante qui mène vers le stade le plus bas ou le plus haut de l’aliénation : la réification. On veut nous tuer en nous faisant disparaître imperceptiblement… et les Kabyles glissent doucement vers la fin, car ils ne savent pas l’importance de leur langue et de leur culture… Mon père disait : « Un seul conte kabyle vaut tous les livres du monde ! » A l’époque, je pensais qu’il exagérait. Aujourd’hui, je me rends compte ô combien il avait raison ! Sans sa langue, le peuple kabyle va disparaitre. Et nos enfants se diront Arabes d’ici 50 ans ! Car quand une langue se meurt, son peuple disparaît. Voilà, ma chère Myriem, pourquoi j’ai mis toutes mes forces dans la culture orale de nos mères et nos pères, car notre langue est dedans, notre vie est dedans et tout notre sens et nos rêves sont dedans… « Un seul conte et vous vivez tous les mondes à la fois ! » Me disait mon ami et défunt maître le docteur Joseph Gabel, grand spécialiste de l’aliénation.

Je me souvient de ce conte de ma mère qui parle d’une petite fille qui voulait aller à l’école. Dans le conte, il est dit : »Elle allait au temple ». C’est d’ailleurs le seul conte que j’ai recueilli auprès de mes parents où il est question de filles qui vont à l’école. Cette petite fille qui s’appelait Nnda  » La Rosée » devait payer très cher sa volonté de chercher le savoir. Un corbeau n’arrêtait pas de la suivre : c’est le visage de la mort. Elle perdit ses parents et la mort ne cessa de la tourmenter du seul fait qu’elle veuille se libérer, savoir et acquérir sa liberté de jeune fille pleine et entière. Dans mes moments de doute et de peur, je pense souvent aussi à ce conte. Bien que je sois un garçon, je me suis souvent identifié à cette petite fille qui s’était battue pour que la vie lui cède et lui accorde sa chance. J’ai raconté ce conte dans l’un de mes plus beaux livres sur la condition de la femme – à travers le conte – qui a pour titre « L’oiseau de l’orage » – Afrux U-bandu.

Aujourd’hui, j’en suis encore aux contes – je suis en train d’écrire la vache des orphelins qu’une dame me demande en me faisant le reproche suivant : « Vous avez oublié « La vache des orphelins ! » Tettud Tafunast Igugilen ! » C’est un peu pour elle, pour vous, pour ces enfants kabyles qui me sourient parfois dans la rue en plein Paris que j’écris mon 5ème livre sur les Enigmes tant ce genre littéraire nous éclaire sur tous les autres genres littéraires kabyles. J’en veux pour preuve le message d’un jeune prénommé Yanni dont la grand-mère m’avait envoyé une énigme en signe d’hommage pour tout ce que j’ai écrit sur notre culture… Mourrons-nous bêtement, après cela ? Je crois que les kabyles et les Imazighen en général finiront par s’emparer de leur langue et de leur culture comme le trésor infini qui vient de la nuit des temps, du temps du grand Massinissa – Masensen – et du résistant Yugurten… D’autres ont suivi, d’autres se sont sacrifiés ; et quand ils ne sont pas assassinés, ils sont voués à l’exil… Je n’oublierai jamais ma rencontre avec le professeur Mohammed ARKOUN – philosophe kabyle – mort en exil tout comme Slimane Azem et bien d’autres encore – Cette rencontre m’avait transformé : je sentais comme une lumière me saisir au coeur à chaque que je le voyais… Et le professeur Arkoun est enterré au Maroc !

Il faut que les Kabyles se réveillent et prennent conscience en tant que peuple… Commencer par acheter une bibliothèque et y mettre chaque mois un livre qui parle de nous, de notre langue, de notre culture, de nos mères qui ont permis que nous puissions encore aujourd’hui puiser dans ce trésor infini qu’est la culture kabyle… Un peu comme cette métaphore qui fait référence à l’énigme : une braise qui éclaire toute la maison : Yiwet tirgit teccur axxam ! Comme c’est beau ! Sommes-nous capables de telles créations aujourd’hui ? Il s’en faut de beaucoup tant la langue kabyle est blessée car on ne la parle plus : je veux dire on ne fait plus attention à elle… Un trésor vivant qui souffre de se sentir chaque jour délaissé au profit de mots étrangers qui ne veulent souvent rien dire… Notre langue recèle en son essence tellement de racines vivifiantes. Je me  rappelle notamment de cette facilité avec laquelle mes enfants ont parlé une langue si difficile comme l’allemand : c’est la langue kabyle qui leur a permis cela. Que les parents kabyles se réveillent un peu et se disent que s’ils veulent que leurs enfants réussissent, il suffit d’un peu de mots  de la langue de leurs ancêtres : tamazight.

J’espère vous avoir rendu un hommage un peu à la mesure du vôtre. Avec tout le respect fraternel qui m’habite. Ar tufat, lehna tafat fell-am de wid aâzizen fell-am. YA

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :