Publié par : youcefallioui | décembre 25, 2014

Il était une fois la gare d’Ighzer Amokrane…

Il était une fois la gare d’Ighzer Amokrane… et monsieur David

Il y avait un parc. Il y avait des oiseaux. Il y avait deux puits. Il y avait de l’eau. Des fleurs à foison et des arbres fruitiers. Plusieurs petits jardins où sentait la lavande. Deux grandes maisons avec des cheminées. Il y avait des familles qui avaient l’œil sur tout. Il y avait la vallée qui riait qui riait. La Soummam, non loin, bourdonnait jour et nuit. Les vergers étaient grands, un vrai paradis. Dans ce parc où nous jouions, il y avait un monsieur gentil et souriant. Il s’appelait monsieur David. Dans ce parc si beau comme un paradis, il y avait une gare, une grande gare, une magnifique gare ! Une belle bâtisse à deux étages. Quand monsieur David avait fini de laisser partir le train, grâce à son coup de sifflet, il se tournait vers moi pour mettre sa main dans la poche avant de la ressortir avec un ou plusieurs bonbons. Monsieur David était toujours souriant. Il parlait français et un peu kabyle avec un accent qui nous faisait rire. Nous l’aimions beaucoup. De temps en temps, maman me demandait de lui porter un peut de couscous. Il adorait le couscous de maman. Comme les Kabyles font, il rendait toujours des bonbons ou des friandises dans le plat de maman. Les oiseaux chantaient et les oies gardaient bien ce petit coin de paradis où les voyageurs aimaient venir prendre le train. Ils venaient toujours en avance pour pouvoir profiter de ce petit paradis embaumé par toutes sortes de fleurs et les arbres chargés de fruits. Non loin, le long de la voie ferrée il y avait les eucalyptus. Monsieur David y avait installé quelques bancs pour les personnes âgées. Quand il faisait beau, et il faisait toujours beau, Tahar, Madjid, Mohand, Yamina, Cherifa, Rékia et moi jouions sous le regard affectueux de monsieur David. On ne disait pas de monsieur David qu’il était juif. On disait simplement : monsieur David. Et Papa arrêtait souvent son vis à vis par ses mots : « Il est des nôtres ! » Et cela coupait court à toutes les spéculations. Maman disait en parlant de lui : « Il n’est pas chef de gare, il est le gardien d’un petit paradis ! » Quand nous prenions le train pour descendre à Bougie (Bgayet) Maman s’empressait toujours de venir beaucoup plus tôt dans ce petit coin de paradis. Et dans un morceau de tissu bien propre, elle mettait quelques gâteaux pour «son gardien de petit paradis ». Elle appréciait quand monsieur David enlevait sa casquette pour la saluer. Il inclinait légèrement la tête dans sa direction avant de lui dire bonjour, Sbah l-lxir, dans un accent que tout le monde aimait entendre. Cet accent était une sorte de référence. On disait de certains qu’ils parlaient comme monsieur David. N’allez pas croire encore à des spéculations ! C’était plutôt un beau compliment ! En effet, comment ne pas se sentir fier quand l’accent de quelqu’un est comparé à celui de monsieur David ? Ce dernier disait que ses ancêtres s’étaient installés en Kabylie il y a plus de deux mille ans ! Ce sont donc des autochtones, ou presque, comme nous les Berbères, les Imazighen. Gardien du paradis, il fallait beaucoup d’autochtonie dans l’âme, beaucoup d’amour de cette terre berbère de Kabylie pour veiller avec autant d’attention sur une gare qui était comme un joyau de la vallée. Une gare bien plus belle que toutes les autres ! Pas même celle de Bougie ne pouvait rivaliser avec la nôtre ! Et puis il n’y a pas que le bâtiment imposant et spacieux. Il y avait aussi « la salle des voyageurs » qui nous servait de lieu de jeu quand il pleuvait ou faisait froid. Mes amis et moi gesticulions et criions sous l’œil attentif de monsieur David. Car entre les garçons montaient souvent des étincelles, surtout entre et moi-même et mon meilleur ami Smaïl ! Je me rappelle du jour où monsieur David me gronda sévèrement : je venais de couper le menton de mon ami Smaïl avec une pierre. « D’accord dit-il il t’a frappé le premier, mais de là à lui couper le menton, quand même ! » Je promis de ne plus recommencer… Et nos parents durent écouter nos explications ; et quel soulagement d’entendre mon père me dire devant toute l’assistance : « Tu as bien fait de te défendre ! » Cela clôturait le débat, car comme disait monsieur David, la parole de mon père valait de l’or et de l’argent. Le calme de l’amitié l’emportait très vite sur nos disputes. Nous profitions alors de ce petit coin de paradis en veillant à ce que personne ne nous en prive. Nous tenions à ces rigoles d’eau écarlates où nous y buvions sans prendre le temps d’aller jusqu’aux quatre fontaines du parc. Quatre fontaines vraiment magiques ! C’étaient des fontaines avec lesquelles nous aimions beaucoup jouer : il suffisait d’actionner un bras et aussitôt l’eau jaillissait du puits, comme par magie ! Monsieur David nous grondait : « ne gaspillez pas l’eau !» Alors nous faisions mine de suivre la rigole comme si nous irriguions les arbres et les fleurs. Mais monsieur David n’était pas dupe. Quand nous étions bien sages, monsieur David nous faisait monter au deuxième étage de la gare. De là, à travers les immenses fenêtres nous pouvions admirer la vallée et la Soummam dont les torrents brillés au soleil. Quand le train arrivait, monsieur David accueillait toujours les voyageurs. Il ne vérifiait pas toujours si ces derniers avaient tous un billet. Aux hommes, il disait simplement  « Bonjour » ! Aux femmes, il se faisait un devoir de le dire en kabyle dans « son accent  paradis » : Sbah l-lxir ! La gare d’Ighzer Amokrane n’était pas simplement une gare. C’était un lieu de villégiature dont tous les Ighzérois étaient fiers. Chacun y mettait du sien pour que ce petit coin de paradis profite à tous…Si certains donnaient de petites graines à semer ou les semer eux-mêmes dans le parc de la gare, d’autres se proposaient pour tailler les arbres. Comme cela personne n’avait honte d’en cueillir les fruits …quand nous en laissions à même les branches. Je me rappelle des amis de mon père qui parlaient français aussi bien que monsieur David. Monsieur Bouguermouh Mahmoud, monsieur Ouahrouche Amar (directeur d’école) et monsieur Iberraken Saïd, qui venaient de temps en temps saluer le chef de gare exceptionnel qu’il était. C’était la manière kabyle de lui faire comprendre qu’il faisait partie du village, de la tribu. Mais monsieur David préférait de loin les visites éclairs de mon père dont il se sentait très proche, on verra plus loin pourquoi. Chacun était conscient de ce coin de paradis et de son gardien originaire de Bougie depuis l’Antiquité. Quand il coupait les fleurs de son paradis, c’était pour en faire profiter tout le monde : il les mettait dans la salle des voyageurs où chacun pouvait les admirer et en sentir le parfum. La gare d’Ighzer Amokrane, ce n’était pas une simple gare où les voyageurs passaient et repassaient indifférents au gré des allées et venues des trains ; oh que non ! C’était un jardin où chacun pensait qu’il y avait une fleur, un oiseau ou un arbre qui lui appartenait un peu. Monsieur David avait compris ce qu’était le bien collectif dans l’ancienne Kabylie (ssbel), bien commun à partager par tous. C’est pour cela qu’il nous disait : « faites attention au jardin, tout cela est à vous, ce n’est pas à moi ! » nous n’étions pas peu fiers de nous savoir propriétaires d’une gare si magnifique qui ressemblait à un petit paradis. Un jour … une nuit … on frappait à notre porte en criant. J’entendis mon père qui bondit de son lit en disant à maman : « c’est la voix de monsieur David ! » Mon père alluma une lampe, sortit dans la cour pour ouvrir la porte. Face à nous, le visage de monsieur David, apeuré, terrorisé qui répétait en bégayant : « La gare brûle ! La gare brûle ! » Mon père traduisit à ma mère : « ils ont brûlé la gare ! » Nous sortîmes dehors pour assister à un spectacle déchirant : un énorme incendie était en train de dévorer, d’anéantir notre petit paradis, la gare d’Ighzer Amokrane ! Cela fait maintenant plus d’un demi-siècle… Ighzer Amokrane n’a toujours pas de gare… A la place du parc – du petit coin de paradis – un amas d’ordures, une décharge de bouteilles de vin et de canettes de bière : un endroit de désolation !

Ne restent plus – mais pour sûr, pas pour longtemps ! – que trois malheureux eucalyptus qui se souviennent – oui ! Les arbres ont une mémoire ! – de ce coin de paradis qui a laissé place à un coin d’enfer où même les trains ne s’arrêtent plus !

Trois grands arbres majestueux que certains se dépêcheront d’abattre … pour les revendre, une fois morts, sous forme de bois secs et de planches sans souvenir ni mémoire.

Et personne ne sait ce que monsieur David est devenu… Joyeux Noël, monsieur David ! Nous ne vous avions jamais oublié !

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Responses

  1. Cela me fait du bien.

    • Mon cher ami,
      Malheureusement, les Arabes n’y sont pour rien dans la destruction totale de la gare d’Ighzer Amokrane : il s’agit des gens d’Ighzer eux-mêmes qui ont continué à la détruire en prenant, jour après jour, les pierres du magnifique édifice… Aujourd’hui, les trains ne s’y arrêtent plus… Et que fait la Mairie d’Ouzellaguen ? Rien !

  2. Un récit formidable,je suis emporté par tes souvenirs pour me rappeler de cette gare malheureusement détruite et vandalisée par des pseudo-révolutionnaires qui se vantent d’avoir libérer l’Algérie et la Kabylie pour ensuite alterner avec une politique d’assimilation avec le monde arabe et sans reflaichir pourquoi nier l’histoire milinaire des amazighs

    • ayhouh ayanda goudhent walnik a gma nath saidh .
      Kim kane glaryouf ousivaidhara thamoughli flevaidh
      kra tikelt manwehi flavaadh ilak adner selbal aken thlatha idhoudhan nidhen rand ghournegh .
      Nos réponses se trouvent dans nos questions.
      Dhachoukane aken syena oumedyaz dhgha thimes mithendah netsmokoul flevaidh ounwalara thin ined han gjoufaren negh .
      thanemirthik midefkidh thikthikt ousaramegh faken outhrefoudhara migderigh swoudhem agui lamaani ilak kan atsehsoudh faken dhketch idkesdhegh.
      THANEMIRTH

  3. P/S itskemil :
    dgha tzeglegh yiwen oumeslay.
    vghigh adinigh
    ilak atsehsoudh matchi dhketch idkesdhegh.
    thanemirth thikelt nidhen

  4. azul a da yucef
    saramghak afoudh igerzen tsezmerth idhoumen
    sghour yiwen ig -hemlan lekdhichik;
    ourilhara adinigh sghour giwen lekrouvathik khater sekra gwin i hemlane nagh ifkan azal ilekdhichik dhgha ikervik.
    Thanemirth

  5. Azul a gma ynu !

    Ssaramegh-ak ula d kecci afud igerzen d lehna d tafat yakw d wayen tuklaledh ! Ar tufat !

  6. Celà me fait du bien de lire se que vous écrivez et je veux bien connaître mieux se monsieur david merci d’avance

    • Faites pression sur le Maire d’Ighzer Amokrane pour que la gare de la commune soit reconstruite ! Monsieur David, c’est du passé ! Nous voulons maintenant avoir une gare comme avant ou, pour quoi pas, mieux !??? Awzellaguen est dit « Arch Roi » !

  7. Cela me fait du bien de lire ce formidable récit et je veux bien connaître ce monsieur David parce que moi je suis du cartier merci d’avance


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