Publié par : youcefallioui | février 25, 2016

VOUS AVEZ DIT : » Langue maternelle !?  » – D tamazight, anagh ?

Vous avez dit : « Langue maternelle ? »

Même l’âne sait quand on l’appelle en kabyle !
(Ula d-aghyul yehsa mi-s ssawlen s teqvaylit)

J’avais à peine six ans quand mon frère Mohand Rachid alla dire à mon père que j’étais incapable de prononcer correctement le mot « âne » (aghyul). Un miracle se produisit quand mon père m’appela d’une voix douce pour me demander de répéter le mot aghyul ! Comme à son habitude, il avait le don pour me faire franchir tous les obstacles de la langue. En retour, je m’appliquais à faire honneur à son enseignement. Une fois devant lui, je ne sus comment j’avais fait pour prononcer correctement le mot aghyul ! Qu’elle ne fut pas ma fierté et celle de mon père qui me dit : « Bravo, mon fils ! La langue kabyle est votre seule lumière ! » (Ahhuddu, a mmi, taqbaylit i t-tafat-nwen !)

Le bonheur absolu est dans la langue maternelle de l’enfant qui ne saurait être heureux sans utiliser à loisir les mots de sa langue maternelle. La terrible guerre d’Algérie nous avaient mis devant cette évidence : grâce à notre langue maternelle, nous arrivions à chanter à et jouer malgré les bombes, les canons et les avions qui bombardaient nos maisons que l’armée française avait fini par détruire.
Les enfants kabyles s’adonnaient aux jeux divers et variés et parfois, inconsciemment, de façon intense pour oublier ! Ils jouaient et chantaient autant pour défier la peur de la mort et tous les interdits que la guerre voulait imposer ! Tous les jours étaient des jours en sursis. Et l’on ne peut mesurer le courage de nos mères et de nos grands-mères qui nous encourageaient à continuer de jouer malgré les larmes de sang que nous avions vu si souvent couler sur leurs beaux visages flétris par la guerre et la torture psychologique de ne pas savoir de quoi demain sera fait.
A ceux qui continuent de nous dire que nous n’avions pas besoin de notre langue, je rétorque qu’aucune autre langue que sa langue maternelle ne saurait apporter à l’enfant la joie de vivre et le véritable enchantement d’être avec les siens ; et surtout pas l’arabe dit classique – qui n’a de classique que le nom ! – cette langue qui tue les Berbères chaque jour qui passe ! Chaque jour qui passe des noms de lieux disparaissent de notre langue et sont remplacés par des noms en arabe qui ne signifient rien pour nous mais qui en disent long sur les visées arabo-islamistes du pouvoir algérien.
Pendant la colonisation, nous étions frappés violemment par les instituteurs militaires français dès qu’ils nous entendaient parler en kabyle à l’école. Et nous étions loin d’imaginer que des instituteurs arabes venus d’Egypte et d’Orient nous humilieraient encore davantage quand l’Algérie accèderait à son indépendance dont – pour paraphraser le dramaturge kabyle Fellag – « Elle avait perdu le mode d’emploi ! » Nous étions interpellés et souvent insultés à la fois par les policiers, les gendarmes – qui régnaient en nouveaux maîtres – par les douaniers et par n’importe quel autre quidam dont la mission était de nous imposer une langue étrangère, l’arabe ! « Parlez en arabe et laissez tomber votre barbarisme ! », nous disait-on avec véhémence et mépris !
Mais, nous avions notre langue et nous y tenions comme à la vie ! A cause de cette tyrannie arabo-islamique, qui a vu le jour avec l’indépendance de l’Algérie, nous assistions à la réapparition des mêmes dictons, poèmes, chants, contes et comptines qui avaient stigmatisé la tyrannie de la France coloniale à l’encontre de celle encore plus pernicieuse mise en place par les gourous de l’Algérie arabo-islamique. Depuis, chaque jour qui passe, contrairement aux années de guerre, les enfants amazighs doivent jouer et chanter pour ne pas oublier. Attiser la flamme de notre langue menacée d’extinction. Ne pas oublier les mots sacrés de notre langue maternelle. Car aucune autre langue ne saurait porter ce que la langue maternelle amazighe a de sacré ! Conscientes du danger, nous entendions souvent nos mères nous dire d’un ton combattif : « La lumière de l’enfant, c’est la langue de sa mère ! » (Tafat n weqcic, t-tameslayt g_emma-s !) Une grande dame de ma tribu – Lla Dehbiya At Muhend – nous racontait comment, lors d’un voyage à Alger avec quelques voisines, des voyageurs (arabes ou qui se prétendent comme) les avaient apostrophées, alors qu’elles discutaient en kabyle, en leur enjoignant de s’exprimer en arabe ! « Moi, disait Lla Dehbiya, je leur ai répondu en kabyle, en leur disant haut et fort « La comptine du faucon et du vautour » (Tahjenjent n lbaz d-ufalku).

Extrait de « La comptine du faucon et du vautour noir »

Le temps a changé ! Le temps a changé !
Le ciel s’est obscurci ! La terre est troublée !
Le brave a fui ! Il a fui le brave ! Ô faucon royal, dis-nous pourquoi ?
Le temps a changé ! Le temps a changé !
Le ciel s’est obscurci ! La terre est troublée !
Ô faucon royal, dis-nous pourquoi ?
Le Français parti, le vautour fait peur ! Le Français parti, le vautour fait peur !
De grâce, ô faucon, dis au vautour : les mots de ma mère : jamais ne mourront !

La Dehbiya racontait : « Pendant que des jeunes Kabyles se levèrent pour demander des comptes à ceux qui s’étaient permis de les « insulter » ; qu’elle ne fût leur surprise quand d’autres voyageurs se levèrent pour l’applaudir et la féliciter ! Il ne restait plus aux provocateurs « arabes » qu’à quitter le bus le plus vite possible ! »
Des faits analogues sont très nombreux. On en remplirait des volumes avec les insultes et les vexations que subissent les Berbères en Algérie et au Afrique du Nord. Les événements récents de Ghardaïa – où des Imazighen sont tués avec la complicité de la police et leurs maisons saccagés et brûlées –, sont là pour nous tenir éveillés. On peut lire dans la presse algérienne tous les rejets et les arguties avancés par les tenants du modèle dominant arabo-islamique dès qu’il s’agit de l’officialisation de la langue amazighe en Algérie. Ces sbires se morfondent alors dans un discours où notre langue est passée au crible dialectal. Ces soi-disant spécialistes ignorent que toutes les langues sont d’abord et avant tout des dialectes. La langue est simplement un dialecte qui dispose d’un Etat.

Ma vieille maman qui n’a jamais été à l’école nous disait : « La langue maternelle est la lumière de l’enfant !) (Tameslayt tayemmat i t-tafat n weqcic !) Un jour, je voulais voir qu’elle serait sa réaction en lui posant la question suivante : « Mère, la kabylité, c’est quoi pour toi ? » Elle me regarda et sourit avant de me répondre : « Mais, mon fils, tu ne sais pas encore que c’est ta mère ! » (Akka, a mmi, mazal teêsiv belli d yemma-k !)

Taqbaylit signifie plusieurs choses importantes pour les Kabyles : « La femme, la langue, la culture, l’honneur et le système de pensée et philosophique qui met en avant les valeurs humaines essentielles comme la liberté, la laïcité, la démocratie et le respect de l’étranger qui bénéficiait du droit d’asile sans condition aucune. D’où le dicton : « Le droit d’asile est comme Dieu, il se suffit à lui-même ! » (Laânaya am Rebbi, tekfa iman-is !)

A force de violences, d’humiliations et de batailles rangées, j’ai fini par me rendre compte que mon père avait raison de nous répéter : « Remerciez Dieu de vous avoir faits Kabyles, et soyez-en dignes ! »

Journée de la langue maternelle ! On l’aura attendue longtemps, celle-là !

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