Publié par : youcefallioui | mars 16, 2016

L’Association des Juristes Berbères de France – AJBF et laïcité en Kabylie

L’Association des Juristes Berbères de France (AJBF) – Pourquoi les Berbères en général et les Kabyles en particulier sont-ils attachés à la laïcité ?

L’Association des Juristes Berbères de France (AJBF) existe depuis 24 ans. En apprenant son existence, il y a déjà quelques années, je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir un certain plaisir, un certain bien-être !
Pourquoi ? Les média, les journalistes et les politiques ont pour habitude de noyer – le verbe n’est pas assez fort ! – les Berbères (Imazighen, de leur vrai nom) dans ce qui est appelé « la communauté musulmane », faisant fi ainsi à la fois de la minorité chrétienne berbère et de sa majorité laïque !
Il y a quelques jours, un ami, soucieux du mot juste, me dit : « Enfin une Association de professionnels qui n’a pas peur d’afficher sa berbérité, là où il est toujours plutôt de bon ton de cacher ses origines ! »
En effet, beaucoup de Berbères – Imazighen – n’osent pas toujours faire autant : déclarer leur berbérité ! Les causes sont trop nombreuses pour qu’on s’y attarde dessus dans cet article, à travers lequel ma seule ambition est de rendre hommage à cette Association où la gent féminine s’impose à la fois par le nombre et la qualité .
Les juristes berbères de France ne voulaient donc pas séparer équité et devoir de la fierté d’être Soi comme acteurs majeurs dans le grand espace républicain qu’est la France. Et, en ces temps troublés où la violence fait place à l’intelligence, je mesure, à l’aune de toutes les vicissitudes quotidiennes, le courage de tous les membres de l’AJBF.
Cette position qui paraissait toute naturelle aux acteurs de l’AJBF devrait normalement, dans le meilleur des mondes, s’imposer à toute la communauté berbère (amazigh) sans peur et sans honte aucune, car comme disaient si bien nos vieilles grands-mères kabyles fières et chauvines à l’excès : « Il n’y a pas de honte à se montrer quand on est beau et fier ! »
C’est donc tout naturel que des Juristes berbères ont voulu consciemment restituer dans un pays où règne un climat démocratique (bien malmené ces derniers temps, par ce que l’un de mes amis appelle, à travers un article : « La déchéance de la pensée », ce qu’ils connaissent et ressentent de la vie démocratique et laïque de la cité berbère (Ighrem amazigh).
A mes yeux, c’est donc de façon tout-à-fait spontanée, c’est-à-dire autochtone, que la création de l’AJBF avait vu le jour. Après mûre réflexion, je suis arrivé à l’heureuse conclusion suivante : pour chacune et chacun de ces juristes qui mettent en avant leur berbérité (leur amazighité), ce n’est qu’une façon claire et sans détour d’affirmer qu’ils sont porteurs d’un projet revendiqué comme un renouvellement d’un héritage démocratique et laïc ancestral qui leur vient de la nuit des temps. De cette nuit qui avait vu naître – un peu comme le raconte notre mythologie – l’Agraw, c’est-à-dire l’Agora berbère.

Comment apprend-on la démocratie dans la société berbère ?

Je me rappelle d’une matinée de mon enfance où mon père et moi allions chercher du bois à dos d’âne et de mulet. Pour atteindre la forêt, il nous fallait traverser un fleuve mythique qui s’appelle encore « Le fleuve acide » (Asif Asemmam). Pour traverser ce fleuve, il fallait bien le connaître pour trouver le chenal ou le gué, c’est-à-dire le passage où nous pouvions traverser en tout sécurité ; car, en ce temps-là, le torrent fluvial était fort et, par conséquent, dangereux.
Une fois que nous avions fini de traverser le fleuve, mon père se retourna vers moi et me dit : « Tu vois, mon fils, pourquoi les Kabyles appellent « la démocratie » du même nom que « le gué » ; car il permet d’aller librement à ses occupations en traversant en toute sécurité même les endroits les plus dangereux ».
Comme mon père avait coutume de le faire, pour mieux frapper mon imagination d’enfant et d’adolescent, je venais donc d’apprendre que « le gué » s’appelle en kabyle « Asaka » ; et c’est par le même terme que les Kabyles anciens désignaient « la démocratie » et « la grande question qui la sous-tend ».

Lisant sans doute dans mes pensées, mon père compléta sa remarque par l’envers de la démocratie, c’est-à-dire la dictature. Comme de coutume (qui est porteuse de droit !), les yeux pétillants de malice et, je crois aussi du bonheur de m’apprendre des choses qui étaient importantes à ses yeux, mon père ajouta : « Sais-tu par quel mot on désigne « le dictateur, dans notre chère et belle langue ?
Il n’attendit pas ma réponse et continua : « On l’appelle « Awersus ». Et sais-tu ce que le mot Awersus signifie aussi dans notre chère et belle langue ? » Un peu gêné, je lui répondis que non.
« Je te le montrerai tout à l’heure », me dit-il !
Que croyez-vous que mon père m’avait montré et qui porte le même nom que le dictateur ? C’est un buisson très épineux ! Et mon père de conclure : « Tu vois, fiston, ce buisson est si épineux que même les ânes ne s’en approchent pas ! Il faut au paysan kabyle beaucoup de courage et de détermination pour l’élimer de ses terres.»

En me remémorant, cette traversée du fleuve, je trouvai d’emblée la réponse à la réflexion que me posait mon cet ami. Ce fut avec fierté (je l’avoue !), que je me mis à expliquer à ce vieil ami les raisons profondes qui ont, probablement, présidé à la création de L’AJBF. Des mots précieux aux yeux de mon père et des anciens Kabyles : La démocratie et la laïcité.

Souffrez que je vous en dise encore quelques mots, tels que la cité berbère de Kabylie les vivait et continue (tant bien que mal…) de les vivre.

Les mots de la démocratie dans la langue kabyle

Comme chacun sait, en démocratie, les mots sont extrêmement importants. Les soubassements de la démocratie sont appelés Tamfadda. Et ceux qui veillent au respect de ces fondations démocratiques étaient appelés Imfadden (Timfaddin, au féminin). Ces hommes et ces femmes étaient également désignées par une belle métaphore : « Les poutres de la cité » (Isulas n yighrem).
Qu’il me soit permis de donner encore quelques lexèmes sociopolitiques et juridiques importants usités dans la « république kabyle » : « La Fédération » (Tamawya/Taqbilt), « La pentapole » (Adni), « l’ordonnance ou décret de loi » (takana ), « L’Assemblée solennelle » (Agraw akufi), « Institutionnaliser » (Xezzeb), « Autonomie » (Tazwit), « Pluralisme » (Tasegwta), « Laïcité » (Tassnarexsa ), « Election démocratique » (Tiferni usaka), « Elections entachées d’irrégularités » (Tiferni uwersus). Le président de « La république kabyle », au sens que lui donna le chantre de la culture berbère l’écrivain, grammairien et poète, Mouloud Mammeri, qui était élu démocratiquement était appelé « Mezwer Usaka » et le président de la cité kabyle élu de façon non démocratique était appelé « Mezwer dictateur » (Mezwer awersus), etc.
« Le majoral ou président de la cité » (Mezwer/Lmezwer/Amezwaru n taddart nagh n yighrem) est attesté depuis l’antiquité, c’est-à-dire depuis bien avant l’époque de Massinissa et de Jugurtha. Le chef de la cité s’appelle différemment selon les confédérations kabyles : Lamine, Amghar ou Amokrane. Une autre belle métaphore le désigne par « Le berger de la cité » (Ameksa n taddart).

De l’élection du Majoral ou Mezwer en Kabylie

Je vais vous dire quelques mots sur cette démocratie berbère de Kabylie que nos juristes ont réactualisée (inconsciemment ou consciemment) à travers la création de l’Association des Juristes Berbères de France.

Le soir de l’élection du « Majoral » (Mezwer) par « les grands électeurs, issus des primaires » (Igan n Wegraw), le crieur public, sillonnait les ruelles de la cité en criant : « Ô gens de la cité, soyez heureux ! Ce soir, c’est l’élection du Majoral de la cité ! L’Assemblée est à tout le monde, mais à chacun ses idées ! » (Ay At-taddart a-t rebhem, iv-agi t-tiferni Umezwaru ! Agraw i medden, yal-wa d rray-is !)

Après « les primaires » (Tiferni n Wedrum), on arrivait à ce qui était appelé « L’élection au capuchon » (Tiferni uqelmun). Car, le soir de la désignation du Majoral (Mezwer), il était fait obligation « aux grands électeurs », représentants des différents clans, (Igan n tferni) et les chefs des différents partis et sages du village (Imeskanen), de poser le capuchon de leur burnous sur la tête, au niveau de la fontanelle. Le dicton dit : « Celui pour qui tombe le capuchon doit quitter son parti ! » (Win wi yeghli uqelmun ad yeffegh ahrum !)
La règle est sévère ! Cette façon de procéder avait pour but d’empêcher les hommes de s’emporter. Nous connaissons tous le caractère ombrageux du démocrate kabyle ! Ce qui les obligeait ainsi à discuter calmement de l’élection (ou de la réélection pour une année encore) du Majoral ou Mezwer. Le Mezwer n’était élu que pour une période d’un an. Il ne pouvait être réélu plus de trois fois que si ses pairs venaient à lui accorder le titre symbolique mais, ô combien honorifique, de « Majoral montreur de la voie (démocratique) » (Amezwaru Amaskan).

Une fois l’élection terminée, le crieur public sillonnait de nouveau les ruelles de la cité kabyle en criant : « Ô gens du village, soyez heureux, c’est un untel qui est élu Majoral de la cité ! » (Ay At taddart a-t rebhem, d flan i d-Amezwaru n taddart !)

Aussi, permettez-moi de me répéter en faisant une dernière observation, que suscite en moi le procès herméneutique dont il est question ici. Il me semble que les modes de création et d’interprétation que sous-tendent les juristes de l’AJBF ne sont qu’une remontée sans fin à des présupposés politiques, socioculturels et juridiques à travers une réactualisation constante de la mémoire collective berbère.

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Responses

  1. Azul a da Youcef,

    Je fais partie d’une association kabyle ici à Québec. Nous sommes entrain de préparer le terrain pour l’enseignement du kabyle à nos enfants.

    Dans mon analyse des ressources qui devraient exister pour réussir l’apprentissage à nos enfants, 3 ressources sont apparues comme primordiales :

    1- Manuels scolaires (lecture, écriture et exercices)
    2- Dictionnaire
    3- Petits livres pour enfants à lire quotidiennement avant de se coucher

    Sachant que vous êtes l’un des auteurs kabyles les plus prolifiques, j’aimerai que nous puissions vous contacter en privé pour éventuellement nous réunir sur Skype ou même échanger par courriel (mail). J’aimerai aussi avoir votre courriel pour échanger en privé.

    Tanmirt
    Gma’k
    Muhed U caban

    • Azul a gma-ynu !

      S zznaf ameqqwran ara nemyaru i-lmend n leqrar-agi nagh iswi-yagi if iyi-d fkid kra nneqdat nagh lgerrat. Au-delà de votre courriel, ce que vous mettez en avant est tout-à-fait le tracé qu’il faut mener dans le cadre de l’enseignement de tamazight de Kabylie. Il est très important, me semble-t-il, de s’appuyer sur notre littérature orale pour que l’enfant amazigh de Kabylie et d’ailleurs découvre petit à petit que des textes oraux existaient déjà depuis des siècles ; des textes connus des enfants et véhiculés par eux dans la cité kabyle. Mon prochain livre – je devrais dire « Livret de lecture pour enfant » – qui va sortir dans quelques jours, dans les deux transcriptions : latine et tifinagh – va dans le sens que vous souhaitez donner à votre projet. Quoi de plus beau que d’apprendre à l’enfant des pensées comme : « Qui a une langue maternelle se sent en sécurité ! » (Win isâan iles yetwennes !) Cette sécurité est réactante : elle se situe à différents niveaux : d’abord linguistique, ensuite sociologique et historique pour construire (de façon inconsciente) ce que les spécialistes de l’enfant appellent « La sécurité psychique » qui donne à l’enfant cette force intellectuelle qui fait que notre langue soit encore là et plus que jamais vivante !

      Ar tufat, lehna tafat ! (Je vous envoie un courriel).

  2. azzul,
    thanks a lot for sharing this souvenir with Lounes, it was realy nice to remember all his deeds for the democracy, culture and human rights, during his short but very intense life .
    Lounes has lots of energy-ressources, that he took from his profound and deep culture of his folk, even though he was sometimes radically against some traditions and religious believes inherited in the past , especially those imposed by force . he wanted a secular and laïc society, where the question of God becomes personnal, not a half and half law .

    however, in his songs, we can find all the local words and expressions that he found in different parts of amazigh verieties of speking groups of tamazgha land , he tryed to give messages to his poeple , that tamazight deserves as any language a real status of language, that must be integraly taught as it was taught in different parts of the vast land of tamazgha by the ancient berbers .
    matoub was not using only the the language he was taught in his village in his poems, he was using berber expressions , proverbs, words that he found in his research in different dialects of tamazgha land as well. yet, that gave him more space of freedom to express the imagination, the beauty, and the power of conviction to his poems .
    ===============
    Lounes, d win y ţarun iserfra ines s tmeslayin n timaziɣin n watas n tuddar ak tɣarmiwin igugen (g emphatique,( lointaine). ur iqim ara walagh ins g tadart is kan, iffx, iţ nadi adyawi seg tmeslayin n imaziɣen n tmura n iḍen. iţ nadi atas aken ada d yaf imeslayen ig wulmen ayen ylan deg allaɣ ines. xatar yzṛa belli ayen id yufa g taddart ines ur illi dayen kan it sɛa tutlayt ines, illa wayen niḍen ig xuṣṣen, naɣ ig nejlan .

    ilha wayagi , maca iţ awid isefra i wumi ay rennu seg zzin, ţ gemi ak ţ zmart . akka, i s ifesus wamek ad yini tiktiwin it iţ feğiğen ak ţid it isarfayen .
    tanmirt, ɣaf usmekti ţ mlilit inek ak d Lounes, akken ada d nini belli warâad’it gar anaɣ.
    Aṭas y llan am netta, issefk ada t n id neţmektay .

    tanmirt a da yusef

    • Azul a Gma-ynu !

      Je suis content de savoir que vous avez apprécié « ma rencontre avec Lwennas Matoub ». Vous avez raison : au-delà de son propre village, il lui arrivait d’utiliser tout un vocabulaire et même une prosodie qui n’est pas de son village ou des At Wadda (Djurjdura Occidental).
      Il avait une belle voix et une façon de faire de la poésie qui tire son essence d’une métrique qui lui est propre.
      Par-delà ses chants – qui viennent du fond du cœur – il avait le courage, la sincérité, la gentillesse et la modestie dont nous nous reconnaissons. C’est aussi à ce titre que nous l’aimions et que nous continuons de l’aimer et de perpétuer – autant que faire se peut – sa mémoire.

      Il reste une figure emblématique… Au-delà de tout ce que nous pouvons dire, nous n’épuiserons pas le sujet comme on avait mis fin à sa vie en pleine Kabylie… C’est aussi cela qui nous interpelle : cette malédiction qui touche les Kabyles, lesquels, lorsqu’ils ne bannissent pas l’un des leurs – souvent le meilleur – ils s’attèlent à lui enlever la vie !

      Je n’ai pas voulu dire tout ce qu’il m’avait révélé et notamment une phrase forte qui veut tout dire : « Des gourous entourés de maquerelles peuvent te nuire, te bannir et t’empêcher de vivre… ».
      C’est triste, mais c’est comme ça… En disant les choses ouvertement, nous arriverons peut-être à mettre fin un jour à cette malédiction que les médiocres bâtissent sur les parti-pris, la jalousie et l’ignorance… « Ces gourous entourés de maquerelles », pour paraphraser Lwennas détruisent chaque jour ce que des hommes comme Matoub ont bâti dans la solitude des mots et la force de caractère. L’esprit de Lwennas ne meure pas. Nous continuons de lui rendre hommage comme l’un de nos chasseurs de lumière, à l’instar de Slimane Azem (Dda Slimane, que Lwennas a chanté), de Mouloud Mammeri (Dda Lmulud), Tahar Djaout et de bien d’autres encore qui ont, leur vie durant, cherché à dire la vérité… C’est pour elle qu’ils s’étaient sacrifiés ; car, à leurs yeux, rien ne saurait dépasser la juste lumière qui permet aux hommes et aux femmes de vivre libre et dans la dignité.

      « De cette terre aussi, comme vous dites en anglais, qui lui a donné plus d’espace de liberté pour exprimer l’imagination, la beauté et la puissance de conviction de ses poèmes. »

      Ce que les anciens Kabyles appelaient : « Vivre dans l’Algérie des Lumières ».

  3. Azul a da Youcef,
    Très beau commentaire de votre part!
    Toujours un grand plaisir de vous lire.
    Salim


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