Publié par : youcefallioui | juin 25, 2016

Lwennas MATOUB… Un jour…

MA RENCONTRE AVEC LWENNAS MATOUB

 

(Le poète et chanteur kabyle fut assassiné en 1998[1]

« Al-bâad yella wlac-it

Al-bâad wlac-it yella ! »

D’aucuns sont là, mais ils sont absents,

D’aucuns sont absents, mais ils sont toujours là. Ainsi il en est de Lwennas Matoub.

 

Un jour, en sortant de la Sorbonne, je tombai nez à nez sur Lwennas MATOUB alors qu’il était en retard pour assister à un séminaire sur le racisme. Je le connaissais « comme tout le monde » ; mais non personnellement. J’ai eu déjà l’occasion de l’apprécier quand je lui avais recommandé un jeune photographe (Hafid de Revin – Ardennes). Hafid m’avait demandé de lui faire parvenir les photos qu’il avait faites de lui lors de son passage au Zénith (une salle de spectacle parisienne).

Je lui ai donc envoyé les photos par l’intermédiaire de Be-Ben (ACB – Paris 20ème).

Quelque temps après, Hafid m’apprend que Matoub l’avait contacté personnellement e qu’il acceptait qu’il devienne l’un de ses photographes attitrés.

Quand Lwennas arriva en face de moi (à la Sorbonne), je voyais un jeune homme tout de blanc vêtu : tennis blanches, pantalon blanc et un tee-shirt de la même couleur. Je ne le reconnus donc pas… Quelle ne fut pas surprise  (et cela fut une très grande et bonne surprise !) quand il s’approcha de moi et me prit dans ses bras comme si nous étions des amis de longue date !

Je ne laissai rien paraître de ma grande surprise, cachée sans doute par la joie immense que j’avais de le serrer dans mes bras !

Sur ces entre-faits, il me dit : « Je crois que je suis en retard pour le séminaire ? » Je lui répondis qu’en effet, car j’en sortais.

Lwennas : « C’est bien dommage ! Mais, je profite de votre rencontre pour que nous en parlions autour d’un verre, si vous êtes d’accord. » Je fus également ému qu’il se mette à me vouvoyer ! Je lui répondis en le tutoyant : « Akken is yenna Dda Slimane : wlac ssur ger-anegh ! » Il avait compris !

Nous voilà dans la place qui donne sur l’entrée de la Sorbonne. Nous prîmes place dehors, à la terrasse.

Lwennas : « D-acu ara teswedh ? Qu’est-ce que tu prends ? Ajouta-t-il en français ! Je lui répondis : « Ini-d qbel keccini d-acu ara teswed ! Dis-moi d’abord, toi, ce que tu vas prendre ! » Il me répondit : « Wergin ! Di laânaya-k ! » Ce que je pourrai traduire en français : « Jamais, je ne ferai de demande avant toi ! » C’est vous dire que j’étais « scotché » par tant de respect à l’égard de ma petite personne, de la part d’un grand homme comme Matoub !

Un ami commun, qui le connaissait bien, m’avait parlé de son «goût » pour la bière…

Je lui dis : « Nekki, akken is yenna Dda Slimane AZEM : Hemlegh kan lamonate, ugar le coca ! » Si je puis traduire encore : « Moi, comme avait-dit Dda Slimane Azem, je n’aime que la limonade, surtout le coca ! »

A ma grande surprise : « S’il vous plait, monsieur, deux coca ! » Commanda-t-il de sa grande et belle voix !

Je découvrais, grâce à Lwennas MATOUB ce que devait être le respect entre les gens et notamment entre les Kabyles… Ce qui manque en ces temps où, comme il me disait avec une pointe de regret, : « Des maquerelles et des gourous ; de ces Kabyles qui passent leur temps à vous dénigrer ou à vouloir vous bannir… ».

Et s’ensuivait une discussion qui dura un peu plus de deux heures… Je profitai pour lui faire un reproche : le seul que je voulais lui faire depuis longtemps : « Dans un cercle fermé, je t’ai entendu parler en mal de ce que les généraux français avaient appelé « La Petite Kabylie ».

Il me regarda longuement, fixement, visiblement ému, car il ne s’attendait pas à une telle remarque : « Eccdhegh… Ilha ssmeh ! Mebla kunwi, ur nettili ! »  J’ai glissé et je demande pardon (le pardon est de bon aloi ! Sans vous, nous ne serions pas ! »)

Je fus ému… Et je ne trouvai rien d’autre à lui dire que la phrase suivante : « Je suis content que tu te sois rendu compte que nous t’aimons… ».

Il m’entoura de ses bras en disant : « J’apprends tous les jours… Je suis fougueux et toujours plein de colère et de ressentiment pour le mauvais destin qui nous est fait… ».

Nous avions parlé de beaucoup de choses… et notamment de notre littérature orale… Avant qu’il ne me dise : « Je vais te raconter, moi aussi, un conte… Peut-être qu’un jour, vous le transcrirez…  ». (Ula d nekki ad ak d-hkugh yiwet tmacahutt… Yibbwas ahat, ad-att tarudh… ).

Conte que je n’ai pas encore transcrit…

Au moment de nous séparer, il me dit : « Je te laisse mon numéro de téléphone, si vous voulez qu’on se revoie un jour… N’hésite surtout pas à m’appeler…, me dit-il encore, en reprenant le tutoiement. Et, avant de nous séparer, il me dit dans le sourire juvénile qu’on lui connaissait :

« A-wi’ddan d wi’tyifen, ad yettâannadh a-t yawedh ! »

Sur à quoi, je répondis : « A wi’ddan yid-ek a Lwennas, wlac wi’ik yifen d-amwanas ! »

Il éclata de son rire sonore avant d’entrer dans le taxi (non sans m’avoir proposé que le taxi me dépose chez moi). Je déclinai l’offre car je me rendais chez des amis…

 

Pour toi Lwennas :

« Pour toi je fais silence avec tous les mots et toutes les voix.

Est-ce que tu m’entends ?

Pour toi je fais silence.

Pour toi je fais silence avec tous les mots et toutes les voix. »

Tu étais si respectueux, si bon, si courageux, si grand et si puissant… de générosité et de talent.         

 

PS : Je n’ai jamais appelé Lwennas… A mon grand regret… qui me fait à chaque fois la gorge nouée… Pourquoi ? A chaque fois que je voulais lui parler, il était entouré… très ou trop entouré

[1] Le poète et chanteur kabyle fut assassiné en 1998 (en Kabylie) à l’âge de 42 ans.

Je lui ai rendu hommage dans l’un de mes ouvrages : « Les Chasseurs de Lumière » (Iseggaden n tafat).

 

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Responses

  1. Welah ar diyi tḥuza nezzeh tanagit id tewiḍ ɣef Lwenas.
    keč ttigejdit, netta daɣen. Yal yiwen segwen aken yewet i waken anidir, anili.
    Ur zriɣ ara ayɣar, yal tikelt ara k ɣraɣ adris anida i d ttaruḍ ɣaf igad imuten, ɣelini-y-id imettawen.
    ama d adris nni ɣef gma’k, ama d adris agi ɣef Lwenas.
    Ihi a dda Yucef ttmeniɣ ak tazmart, tanufli ak ttalwit.

    Gma’k
    Muhed U Caban si Kibek

    • Azul a Muhed !
      Iqqar vava a-t Ugellid Ameqqwran di tgemmi-ynes : « M’ara d-yass wawal seg-wul, issawal i wid yesâan ul ! »

      Nessaram mazal a-nessiwel seg’wul ar wayed !

      Tanemmirt-ik af tizet n wawal-ynek ! Ar tufat, lehna tafat !


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