Publié par : youcefallioui | octobre 17, 2017

LA VACHE DES ORPHELINS – Le conte kabyle aux mille et une versions – Tafunast Igujilen – Tamacahutt n tgemma ssdawi

TAFUNAST IGUJILEN – LA VACHE DES ORPHELINS

  • Exorde d’une autre interprétation du conte kabyle

« Pourquoi ce conte est-il si aimé chez les autochtones de Kabylie ? » me questionnait un jour mon ami et maître Joseph Gabel[1]. Beaucoup de raisons peuvent s’ajouter à celles que je viens de donner ci-dessus. La première déduction, cheville ouvrière du récit, s’inscrit dans la mythologie kabyle.

Dans ce récit mythologique qui est consacré à l’enfant orphelin, l’on comprend qu’une société ne peut atteindre un certain degré de « viabilité », de « civilisation » au sens « d’humanisation » et non pas au sens galvaudé par les civilisations occidentales pour s’opposer à d’autres grandes civilisations considérées comme « primitives » ou « agrestes et arriérées ». A la lecture de ce conte, nous comprenons que les anciens Kabyles mettaient en avant quelques référents sociétaux et psychosociaux sans lesquels une société ne peut prétendre au titre de « société civilisée » ou de « peuple ouvert et laïc » (agdud awesԐan, anaRexsi), selon leur formule. Cette ouverture est celle de l’esprit et de l’intelligence ouverts vers l’autre, l’inconnu, l’étranger. Ce dernier, d’où qu’il vienne et quelles que soient ses croyances, pouvait bénéficier de l’asile sans condition aucune ; comme si c’était lui qui dictait les conditions de l’attribution de ce droit ! Et le sort qui est fait à l’enfant orphelin, tout comme celui qui est fait à l’étranger, sont les deux indicateurs – aux yeux des Anciens – qui permettent de dire haut et fort que la société kabyle peut prétendre au titre de « société civilisée », d’où le nom qu’ils ont donné à leur confédération : l’Arch[2] (LԐarc).

Nous avons lu comment les gens d’armes ou gardiens de la cité du roi – avaient été choqués par la vision d’Aïcha, jeune fille étrangère, habillée bizarrement, comme « une sauvageonne et accompagnée d’une gazelle. La ville est différente de la campagne où chacun est ouvert à chacun ; où l’assiette de l’étranger était mise tous les soirs… Et on laissait chaque jour une part du repas, avec cette interrogation : « Et si un étranger de passage venait à se présenter… qu’aurions-nous à lui donner ? »

« Si l’étranger est parfois accueilli avec méfiance, c’est en grande partie parce qu’il est porteur d’une historicité non comprise ou ignorée ; il apparaît comme un Dasein de pure spatialité[3]. Il est assez curieux d’observer à cet égard qu’un passé inconnu indispose souvent davantage l’opinion publique qu’un passé connu, fût-il notoirement défavorable[4].

Pour mieux comprendre le mot Dasein, qui exprime l’altérité, je ne puis que renvoyer au vocable qui désigne l’étranger dans la langue kabyle : awerdali, mot composé qui signifie « celui qui n’est pas d’ici » (a-wer-da-ur-illi).

L’Archisation, si je puis me permettre ce néologisme, consistait à mettre en place un certain nombre de garde-fous pour permettre aux plus faibles – notamment la femme veuve ou sans appui, l’enfant orphelin, la personne âgée et l’étranger démuni qui a été obligé de quitter les siens et sa maison[5] – non seulement d’avoir un espace commun aux autres, mais aussi et surtout de conserver une place dans la collectivité.

L’orphelin disposait ainsi de certains droits ou faveurs[6]. Il était stagiaire de l’Assemblée générale de citoyens (amanun n Wegraw) pour apprendre le fait politique. Pris en charge par les sages de la cité, il pouvait ainsi en apprendre le fonctionnement politique afin de devenir un citoyen comme tous les autres enfants dont les parents assuraient cet enseignement à la maison. Le dicton dit : « Chaque père conseille son fils, s’il veut qu’il écoute sa mère ! » (Yal baba-s ittwessi mmi-s ma yella ibgha ad isel i yemma-s !)

Ce sont, me semble-t-il, tous ces ingrédients qui parsèment le conte kabyle et qui demeurent l’une des clés essentielles pour l’éducation des enfants dans une société qui se veut viable et capable de donner un avenir rayonnant à son peuple. Pour ce faire, aucune société ne peut s’en sortir sans un seuil minimum de rentabilité culturelle. Une relation de causalité et de dépendance qui engendre une société où il fait bon de vivre.

Aujourd’hui, les parents ne racontent plus de contes à leurs enfants. On comprend alors la déchéance culturelle qui règne dans un pays comme l’Algérie, où la Kabylie a perdu tous ses repères faute de ne pouvoir se renouveler dans ce qu’elle recèle de richesses culturelles laissées à l’abandon.

[1] J. Gabel, La fausse conscience, éditions de Minuit, 1969. L’auteur fut médecin, psychosociologue spécialiste de l’aliénation. Cf  Y. Allioui, « Les chasseurs de lumière » – Iseggaden n tafat, L’Harmattan, 2015.

[2] Et non pas Aârouch (bélier de race), comme d’aucuns continuent de l’écrire ! Pour faciliter la lecture du mot arch, la voyelle a est mise en avant en lieu et place de la constrictive pharyngale Ԑ (â), (lԐarc/lâarc).

[3] Une sorte d’existence atemporelle (dasein, en allemand).

[4] La fausse conscience, op. cit. p. 107.

[5] Extrait du code de l’étranger, (lqanun/asqif uwerdali) du village Ibouzidène (communication de mon père et de Dda Mohand Qasi At Boujemâa Ibouziden). Nous sommes bien loin de l’accueil qui est fait aux réfugiés en Europe, et un peu partout à travers le monde, aujourd’hui ! Il semble que l’enfermement sur soi et le rejet de l’autre soient les caractéristiques des temps actuels.

[6] Ce qui est mis en avant dans le récit « Le mythe de la lune et l’orphelin » (Izri n wagur d-ugujil). Lire Y. Allioui, Sagesses de l’olivier – Timucuha n tzemmurt, L’Harmattan, 2009, 214 p.

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