Publié par : youcefallioui | février 7, 2018

HOMMAGE A MME LA MINISTRE BENGHEBRIT

QUAND LA LANGUE MATERNELLE DEVIENT

UNE VERTU PSYCHOLOGIQUE

Mon père : « Dieu vous a fait l’honneur d’être nés Kabyles… Soyez en fiers et dignes pour continuer de perpétuer ce trésor qu’est votre langue et dont le Souverain Suprême (Agellid Ameqqwran) vous a gratifiés en vous offrant une si belle langue qui vous donne le pouvoir d’apprendre facilement les autres langues… Votre langue maternelle, C’est le lait que vous aviez bu au sein de votre mère et qui vous a aidés à grandir ; c’est aussi la berceuse qui vous endormait dans le berceau, et qui vous a aidés à connaître le rêve et la douceur de la vie…

 

Comme disaient nos Anciens :

Si Dieu te réclame ton cœur, donne-le lui !

Mais, si Dieu te réclame ta terre et ta langue, tu lui dis : « Non ! »

Car sans  ta terre et ta langue, tu n’as plus ni cœur ni foi !

 Ma yessuter-ak-d Ugellid Ameqqwran ul-ik : efk-as-t !

Ma yessuter-ak-d Ugellid Ameqqwran akal-ik t-tmeslayt-ik, inn-as : ala !

Mebla akal-ik t-tmeslayt-ik, ur tesâid, ur tesâid tasa ! »

 

Enfants, ma mère nous racontait l’histoire de cette petite fille qui se laissait mourir car sa belle-mère refusait de lui raconter des histoires. Elle s’asseyait au pied du chêne où était enterrée sa mère et racontait à voix haute que sa marâtre la privait des légendes qui faisaient grandir les enfants. Alors une voix – celle de sa mère – sortit de la souche de l’arbre pour lui raconter les contes merveilleux qui faisaient grandir les enfants… Comme dans beaucoup de légendes et de mythes – tels que ceux que je rapporte ici – les Anciens avaient su savamment réunir prose et poésie. Ce qu’ils appelaient d’un mot savant qui signifie « le sens du son » (azarawal). Dans ce conte pour enfant – même si mon père disait que les contes n’ont pas d’âge – à travers l’arbre, ma mère contait et chantait en pleurant à chaudes larmes :

 

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un pays où la nuit veille sur les enfants

Une étoile dans le ciel qui ne faiblit jamais

Qui dit des légendes où tous les enfants jouent

Autour de la lune, ils font de belles rondes.

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un pays où le jour a le goût du printemps

Où les enfants se cherchent dans les champs de blé

Quand les coquelicots rougeoient sous les rayons

Quand l’oiseau chante et que l’abeille butine.

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un nuage dans le ciel caressé par le vent

Pour qu’il lâche la pluie qui fait rire les enfants

Il était une fois où le soleil s’amuse

A dire tous ces mots qui font vivre le temps.

Quand je discutais avec ma mère à propos de cet interdit qui entourait et qui entoure toujours la transmission de notre littérature orale berbère et notamment kabyle dans les écoles algériennes, elle donnait son sentiment en disant : « Je ne comprends pas ce qui peut les déranger dans un conte ou une poésie pour enfant ! »

Après un moment de réflexion, elle s’exclama : « Que je suis innocente ! C’est évident : ils ne veulent pas de notre langue car elle est différente de l’arabe ! Et comme ils disent que nous sommes des Arabes… C’est un peu l’histoire du merle qui se moque du hibou… L’alouette a pris la défense du hibou en disant au merle : (Bien qu’il te paraisse lugubre, le chant du hibou est pareil au tien, sinon plus beau : car lui, c’est dans le noir qu’il cherche la lumière !) »

Elle continua son raisonnement en disant : « Ceux qui nous gouvernent se prennent pour des merles dont le chant doit s’imposer à nous. Ils nous considèrent donc comme des hiboux qui chantent de façon lugubre… En réalité, ils n’aiment pas notre langue parce qu’elle les dérange par sa beauté et le sens qu’elle donne à notre vie. Mais elle les dérange surtout à cause de la conscience et de l’aptitude qu’elle nous donne pour comprendre le monde dans lequel nous vivons… »

C’est suite à cet échange, que nous avions eu ensemble, que ma mère avait souhaité apprendre à écrire en kabyle. Elle me disait en riant : « L’alouette a dit : Il n’y a pas d’âge pour apprendre à voler : il suffit de remuer les ailes ! »

Je reste encore profondément ému à chaque fois que je repense au courage qu’elle avait déployé quand elle voulait que je lui apprenne à écrire. Elle avait alors 74 ans ! Je la vois encore – inclinée sur la feuille de papier, le stylo à la main – qui appuyait de toutes ses forces physiques et mentales pour retranscrire. Après avoir appris à écrire son nom et son prénom, le premier mot qu’elle voulut apprendre à écrire fut « conte » (tamacahutt).

J’aurais donné cher que mon père voie cela ! Lui qui, pour me convaincre, me répétait bien souvent cette phrase : « Ecris ce que tu peux en kabyle, les enfants le trouveront ! Tu verras, cela t’aidera aussi à mieux comprendre ta langue, les autres et les choses de la vie ! »

Tant et si bien que j’avais commencé à écrire les premiers contes et récits anciens dès l’âge de  15 ans.

J’ai appris depuis que lorsqu’une langue se meurt, c’est son peuple qui disparaît ou change de nom.

J’ai aussi appris que lorsque une personne perd sa langue originelle, c’est comme s’il changeait de cerveau… Tout en lui est confus, au point de souhaiter la mort de celles et ceux qui ont conservé le trésor qu’il avait ainsi perdu…

 

 

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Responses

  1. Azul a Abderrahmane,

    Tout ce que tu dis est intéressant. Merci pour tes encouragements. Il faut juste affiner un peu ta réflexion…. Car ce que tu dis peut être remis en question le premier venu. Il faut que les éléments que tu avances s’ancrent davantage dans notre mythologie. Or, je constate que ce n’est pas toujours le cas… Bon courage et j’espère que nous nous verrons cette année au bled. J’y serais dès début juillet pour deux ou trois mois.

    Avec toute mon amitié.

    Ar tufat, lehna tafat fell-ak !

    • azul fellak a Yusef;merci pour ta réponse et ton sage conseil ;Il va de soit que pour lancer des affirmations aussi LOURDES il faut avoir des preuves tout aussi lourdes et irréfutables; je n’aurais jamais pris un tel risque si je n’étais pas sûr à 100% de ce que j’avance.Révolté par l’état d’orpheline de notre langue,attaquée et réduite à un dialecte sémite par les tenants de la « science linguistique » officielle,et pour en avoir la preuve je me suis lancé dans la recherche étymologique pour voir et comprendre le sens exact des mots, prquoi ils s’appellent comme-ça et pas comme-ci etc.. En les analysant syllabe par syllabe, en faisant des comparaisons avec le Français, en utilisant les dictons, ,proverbes,et locutions verbales qui sont des îlots de sauvetage de la langue car durs donc indissolubles,j’ai fini par trouver le fil conducteur qui mène à la source de la genèse de Tamazight : comme on dit: jevdheghd amrar,iddad udhrar ! pour ce travail de fourmi qui demande persévérance,motivation, esprit critique et d’analyse, ma formation de polytechnicien passionné de littérature et d’Histoire m’a beaucoup aidé; Les résultats obtenus vont au-delà de mes espérances à tel point que je me demande si je ne suis pas devenu fou ! : 1/ c’est une langue basée sur la description de la nature des choses avec précision et un réalisme indiscutables. 2/ elle présente une régularité,une cohérence quasi-mathématique : ur ixus yiwen iâchrin : tout se tient à merveille formant un ensemble harmonieux telle une partition musicale. 3/ chaque mot est une phrase condensée qui donne la définition exacte de la forme ou de la qualité de la chose qu’il désigne. 4/ tous les mots qu’on croyait  » arabes  » ne sont que berbères « empruntés » par l’arabe. 5/ beaucoup de mots sont malheureusement détournés de leur sens originel et ont fini par designer autre chose ! 5/ la langue de Molière est truffé de Berbère ; etc…C’est tout ça, a Yusef agma qui m’autorise à affirmer sa primauté sur toutes les autres : exemple édifiant : d’où vient le mot : L.A.T.I.N ? de T.A.L.Y.A.N inversé; ATELL-YAN veut dire : la chaine de montagne UNIQUE ! ,le pays qui possède une seule montagne en berbère: la dorsale des Abruzes qui traverse l’Italie depuis la cote d’ azur jusqu’à la Sicile sans interruption . ATELL-AS (Atlas) = chaîne de montagne large , « issa », étendu, étalé ; ce dernier mot que je vient d’écrire, »étalé » n’a t-il rien à voir avec « atelas » et « Italie » ? je jure que je vient de le remarquer à l’instant ! lors de ta prochaine visite, il faut ABSOLUMENT qu’on se rencontre ; on est voisin : j’habite au dessus de la gare ,derrière Smail le frangin . porte toi bien cher ami . ar tiffin ( les retrouvailles,pour changer un peu !)

      • Azul a Hmanou !
        Ssaramegh a-nemlil di tmurt Aseggwas agi. Ce que je voulais te dire, c’est que notre langue se présente aussi à toutes les spéculations linguistiques, grâce à son génie incorporatif. C’est pour cela qu’il faut se méfier de ce qui peut paraître évident à première vue… On peut faire ça dans toutes les langues. Essaie de faire un travail lexicologique, tu verras mieux si tes hypothèses tiennent la route. Ar tufat lehna tafat fell-ak yakw ttwacult-ik !

  2. Azul a Mass Yusef Ɛaliwi,

    Tanemmirt s tussda ɣef leqdic-ik izaden. Bɣiɣ kan, ma ulac aɣilif, ad ɛiwdeɣ tira n wawal n yimezwura-nneɣ s tira tumrist tamirant :

    « Ma yessuter-ak-d Ugellid Ameqqran ul-ik : efk-as-t !
    Ma yessuter-ak-d Ugellid Ameqqran akal-ik d tmeslayt-ik, ini-yas : ala !
    Mebla akal-ik d tmeslayt-ik, ur tesɛid ul, ur tesɛid tasa ! ».

    Afud igerzen !

    http://adrar-inu.blogspot.com
    http://ikufan.blogspot.com

    • Azul a gma ynu !
      Tanemmirt af urawen ynek ! S teqbaylit neqqar : « Taqbaylit tettmir, tezmer i wemrir ! »
      Ur zrigh ara d-acu i tebghid a d-ternud deg’wayen i d-urigh af ayen yenna baba a-t Ig Ugellid Ameqqwran di tgemmi-s.

      Que je veux dire, mon cher ami, sans tomber dans les méandres des néologismes : si vous trouvez que ce que j’ai écrit « n’est pas bon », je pense avoir déjà noirci en kabyle tellement de pages ! Je ne voudrai pas que vous preniez cela comme une provocation ! Mais, je veux juste savoir si vous avez compris ce que j’ai écrit. Ma yella ula d kecc tettmired, ihi, aru ayen i-wi tzemred. D-acu kan, ilaq a-tt fehmed send ayen i d-urigh nekkini. Akken qqarent temgharin : « Ma yella yelha seksu, ur settâawad asfuru ! »
      Ce qui signifie, « Ne tuez pas la langue kabyle avec les néologismes. Car « Amiran » et « tamrest » sont des mots qui existent déjà en kabyle… Ce que je veux savoir, est-ce que vous en connaissez le sens que leur donnent nos grands-parents et nos parents ?
      Sinon, je vous laisse en tirer les conclusions qui s’imposent !

      Avec tout le respect et la fraternité qui m’habitent.
      Ar tufat, lehna tafat fell-ak ! Afud iggerzen i kecci !

  3. Azul a Mass Ɛaliwi,

    Ur ccukeɣ ara yella win ad yinin belli leqdic-ik ur yelha ara ! Tanemmirt imi tbeṭṭu-t yid-neɣ.

    Nekk d anelmad kan, ur sɛiɣ ara aswir-inek deg taɣult-agi maca qedceɣ cwiṭ (ayen zemreɣ) dagi :
    http://adrar-inu.blogspot.com http://ikufan.blogspot.com

    Je suis désolé pour ce malentendu, mes intentions étaient bonnes et je pense que l' »on a toujours besoin d’un plus petit que soi ».

    Merci de continuer à nous abreuver avec ce savoir ancestral et multimillénaire.

    Qim di lehna, afud igerzen.


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