Publié par : youcefallioui | novembre 12, 2018

HISTOIRE D’ALPHABETS… ou quand tamazight continue de déranger

TAMAZIGHT ET L’API

QUAND L’ALPHABET DEVIENT OBJET DE REJET – Réponse au docteur Abdennacer Bouali (Université de Tlemcen) – Qui a écrit : « L’alphabet arabe une couronne d’or pour Tamazight ».

 

REPONSE : TIRIRIT (amek ara-tt naru s Taârabt ?) 

Ce qui manque à l’alphabet arabe pour devenir « Une couronne d’or pour tamazight »

De quelques aphorismes sur la langue arabe :

Comme chacun sait, la langue arabe possède un système d’écriture qui ne note que les consonnes. A ce titre, les spécialistes appellent cela un « ABJAD », allusion à quatre phonèmes de l’alphabet arabe : alif, ba, jim et dal (a,b,j,d = abjad).

Mais, le problème, pourrait-on dire, ne s’arrête pas là. Ce système « consonantique » ne suffit pas à tamazight, laquelle dispose d’un système beaucoup plus étendu et donc plus riche.

De quelques phonèmes manquants à la langue arabe et dont la liste n’est pas exhaustive :

–          z, : sifflante sonore emphatique, comme dans : arzaz : guêpe.

–          z, : sifflante sonore non emphatique.

–          r, : phonème spirant.

–          tch, : affriquée sourde.

–           k, : spirant.

–          tw : vélaire.

–          g : spirant.

–          gw : vélaire.

 

Ajouter à ces phonèmes les voyelles /e/, /o/, éléments linguistiques porteurs de sens en Kabyle : notamment pour différencier verbes et substantifs : aberrez//aberraz : action de nettoyer//le nettoyeur ; ahedded//aheddad : action de repasser//repasseur…

 Kenfor//kenfur ; taruzi//tarozi, etc.

 Le problème ne s’arrête pas au système consonantique. Il s’aggrave, pourrait-on dire, quand on aborde l’apport linguistique des géminées en tamazight.

En effet, comment faire la différence en arabe entre : taxellalt/taxlalt ; lemsasa/lmessassa ; tarwa/tarewwa, etc.

 Les problèmes s’accentuent (pourrait-on dire encore !) dans la gestion de l’incorporation, phénomène linguistique propre aux langues premières et autochtones, comme la tamazight.

 Il va de soi que, contrairement à ce que déclare monsieur le docteur Bouali, les défenseurs de la langue amazighe – à commencer par le chantre de notre langue maternelle, feu Mouloud MAMMERI – n’ont rien contre l’arabe. Monsieur Bouali vient d’apporter la preuve que ce sont les tenants de sa ligne idéologique qui ne supportent pas la langue amazighe, notamment quand celle-ci « semble prendre quelques avances » en adoptant l’Alphabet Phonétique International (API), alphabet tout à fait adapté à notre langue maternelle. Alphabet que même les Chinois utilisent dans leurs recherches scientifiques !

 D’ailleurs, cette adaptation n’est que passagère. Comme l’expliquait déjà, de son vivant, Dda Lmulud, « C’est pour parer à l’urgence, face à toutes les menaces et les violences idéologiques auxquelles faisait face la langue amazighe. Car, tamazight dispose déjà d’un alphabet millénaire ».

Car, dans l’absolu, et ce jour viendra, la langue amazighe possède un alphabet millénaire qu’il nous appartiendra de récupérer le jour où des doctes comme monsieur Bouali voudront bien accepter de dire tout ce que notre langue maternelle avait subi et continue de subir comme tracas.

Il viendra le jour où chaque Algérien (arabisé ou non) revendiquera sa berbérité. Ce n’est que ce jour-là que nous attendons depuis que les maîtres nous battaient à l’école, alors que nous parlions simplement dans notre langue maternelle. Depuis que les maîtres d’arabe nous punissaient dès qu’ils nous entendaient chuchoter en tamazight. Rassurons, le docteur Bouali, les instituteurs français agissaient de la même façon vis-à-vis de nous… pendant la colonisation !

 Manquant d’arguments linguistiques – manifestement, le docte n’y connaît rien à tamazight, sinon il se serait avisé de taxer de « fêlure » et de tous les maux (mots), « les partisans de l’alphabet latin ». Les progrès que ces derniers ont insufflés à tamazight sont considérables ! Il suffirait d’un peu plus de sagesse, de tolérance (et de connaissance en tamazight) pour que monsieur Bouali Abdennacer s’en rende compte et arrête de tout mélanger en passant du coq à l’âne.

 Pour le paraphraser, « L’Algérie vivra et embellira » le jour » où lui et ses paires deviendront plus tolérants et moins vindicatifs et accusateurs à l’adresse des Imazighen qui ne demandent que la reconnaissance légitime pleine et entière de leur langue maternelle. Pour ce faire, une planification linguistique accompagnée d’une formation des maîtres est indispensable. Car, en définitive, seuls eux – qui avaient souffert dans leur chair pour avoir défendu leur langue – savent ce que tamazight veut dire ! Et les conditions de l’adoption de l’API, sur lesquelles nous ne reviendrons pas, montre à quel point les Imazighen vivaient dans l’urgence de sauvegarder leur langue, qu’ils savaient menacée de disparition. 

 CONCLUSION  – Taggara n taguri (comment écrire cela en arabe ?)

J’avais 11 et demi quand je fis mon entrée à l’école. Je ne savais alors parler que la langue de ma mère : la langue kabyle. Et j’appris avec grand désarroi que ma langue était interdite à l’école ! Dans ma tête d’enfant, je me disais alors : « Mais, avec quoi je vais parler, puisque je ne connais que ma langue maternelle : le kabyle !?? » J’ai donc continué à m’exprimer haut et fort dans la langue de ma mère. J’ai été sauvagement battu par l’instituteur qui s’appelait monsieur Galy… En voulant me défendre, mon père fut jeté en prison…

1962 : L’Algérie est indépendante… De Gaulois, nous étions devenus des Arabes !

Quand je fis mon entrée dans la salle de classe, l’instituteur Syrien écrivait quelque chose que je ne comprenais pas alors : « Mamnuâ elbarbariz-taâkum fi elmadrasa » (Votre barbarisme est interdit à l’école).

Ma camarade Zahra m’expliqua le sens de la phrase écrite au tableau. Je crus bon de plaisanter en lui disant : « Avant, c’étaient les Gaulois, maintenant, ce sont les Arabes ! »

L’instituteur m’entendit et s’adressant à Zahra, il lui dit : « Wach Qal ? » (Qu’a-t-il dit ?)

Elle lui expliqua ce que je venais de dire. Il me demanda de mettre debout et il me gifla si violemment que j’avais saigné du nez !

Mon frère Mohand Rachid dut abandonner l’école à cause des violences que nous subissions pour oser parler en kabyle !

Moi, je vous avoue, monsieur le docteur Bouali, que je suis incapable de vous dire comment j’ai pu tenir…

Qui sait ?

Peut-être pour pouvoir vous répondre aujourd’hui…

 

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Responses

  1. —-Merci à Youcef Allioui pour cette réponse qui éclaire davantage – par son exemplification – sur les spécificités de la langue amazighe , sans oublier la riche complexité sur le plan linguistique et culturel .

    Depuis qu’ il est question de création d’ Academie Algérienne de Langue Amazighe , on a lu de nombreux articles prônant – sans aucune justification scientifique à l’ appui – telle ou telle autre transcription permettant tout au plus d’avancer des hypothèses, certainement boiteuses, proposer également des contradictions qui ne peuvent recevoir d’explications tangibles, rationnelles . Mais les avis ont souvent changé aussi , ou évolué au vu de la complexité de la question qu il ne faut pas traiter trop tôt. , voire de maniére équivoque .

    Merci à Youcef Allioui de nous interpeller dans son Blog sur les spécificités phonétiques de la langue amazighe , souvent méconnues par des non-berbérophones .
    Un alphabet – à l égal de l identité – c’ est comme sa peau : on ne l’ emprunte pas sous peine d aliénation !
    Un argument contre le tifinagh ne peut avoir un semblant de valeur que si cette écriture n’ était pas alphabetique . Or elle l’ est , et une des premiéres à l’ etre : et cela il faut le souligner et ne pas l oublier surtout !
    Et meme dans ce cas l’ ecriture chinoise – citée par l’auteur – qui est idéographique , n ‘a pas poussé non plus les chinois à emprunter une autre .
    Un alphabet lorsqu’ on le posséde , on ne l abandonne pas non plus !

    Inutile de rappeler ici les conditions dans lesquelles la langue a évolué et s’ est preservée afin de la transmettre en tant que patrimoine séculaire de l Algérie , Mais hélas certains sont encore animés par des desseins pervers , et en réalité les premiers termes des conflits ont été posés derniérement par ceux qui n ont aucune connaissance de la langue , ni de la culture qu’ elle véhicule depuis des siécles .
    Mouloud Mammeri -un des pionniers de cette quête et retour à l’ algérianité et à l’ amamzighité – était pour le tifinagh !

    En fait l Academie est partout dans le monde un moyen de contrôle normatif des activités ou /et modes d’ expression par la classe dominante
    L Academie avait pour fonction essentielle d’ imposer une langue normée et standard qui puisse s’ utiliser officiellement . De nombreuses académies se sont faites au 16° et 17° siécles lorsque la Norme s’ imposait , et les puristes faisaient les dictionnaires académiques referentiels du bon usage linguistique ; mais la notre commence à peine à émerger maintenant dans un contexte évolutif ou les variétés se multiplient , et les pays parlent souvent plusieurs langues à la fois .
    La nôtre : l’ A.A.L.A se fait au XXI siécle : celui de la diversité linguistique, elle doit etre pensée intelligemement par ses spécialistes , ses défenseurs et ses propres locuteurs afin de lui garantir une évolution , un développement et une protection à la mesure de tout ce qu’elle recéle comme richesses linguisitiques .

    Par ailleurs il est évident que la production en latin est plus importante et représente une plus grande visibilité dans le monde pour faire connaitre notre langue et notre culture ; il est clair aussi qu à un niveau phonétique et phonologique cela n’ a jamais pose de probléme pour diffuser et publier de nombreuses recherches à travers le monde , mais c’ est à la fois , aussi , un argument sophiste des partisans du latin .
    Outre la possibilité de maintenir et préserver toute la production en latin à coté de celle en tifinagh , il y a aussi – pour les autres algériens arabophones – les moyens de passer d’ un clique d’ une notation à une autre , d une langue à une autre avec les logiciels multilingues de translation qui offrent une lisibilité et une communication extraordinaires pour tout le monde , et en Algérie à l ére numérique .

    Soyons aussi conscients , réalistes et modestes dans toute décision ce moment historique : le tifinagh dominé et utilisé correctement , ce sera pour les génerations futures !
    Le choix du caractére tifinagh ( mais encore trop précoce en Algérie , sauf au Sud ou il a toujours étè employé ) n’ aurait certainement posé aucun probléme au pouvoir qui n’ aurait eu aucun argument à y opposer , ni aux autres citoyens qui dans la fougue d un moment inédit , font des propositions à leur mesure .
    Le conflit que l ‘on voit aujourd hui entre certains linguistes pour les caractéres latins ou arabes – voire des citoyens qui s’ érigent en spécialistes d’ un domaine qu’ ils ne dominent pas – refléte hélas le conflit civiisationnel Orient /Occident , que seul le tifinagh aurait neutralisé , car on retournerait à la source meme de cette langue dans son expression alphabétique avec toutes les composantes qui accompagnent et font « parler » et écrire une langue dans son Essence véritable !

    C est pourquoi scientifiquement -et pour le developpement efficient de cette langue – rien n empeche de maintenir le caractére latin de maniére transitoire pour avancer rapidement dans les recherches et la récompilation de tout ce qui existe afin de le sauvegarder surtout à l’ écrit , et à l oral aussi pour pouvoir transcrire tout ce qui risque de se perdre avec nos Amusnaw ( érudits ) qui nous quittent peu à peu hélas .

    Tous ceux qui proposent l’ arabe ne feront que compliquer la situation et retarder le processus de réappropriation et de developpement de notre langue . En plus devoir re-transcrire des tonnes de documents existant déjà , et utiliser en-core d autres transcriptions n’ est pa sensé , ni logique ni performant . Et la majorité de ceux qui liront en arabe une langue amazighe se verront doublement sanctionnés par une méconnaisance préalable lingusitique dans la majorité des cas : c’ est ce que décrit et explique trés bien Youcef Allioui avec les  » detrounements et dérives  » phonologiques et phonétiques qui ne rendent pas du tout le sens des mots .
    Pourquoi compliquer encore plus la situation , lorsque l ‘essentiel est de permettre à l Algérie de retrouver ses langues , son authenticité et recouvrer aussi
    encore plus de richesse !
    La langue ce n est pas que du bruit – disait Roland Barthes – et les mots ne sont pas que des codes à transcrirre et décodifier ou annoner : c’ est bien plus serieux et important que cela !
    Le choix du caractère tifinagh comme le souhaitait Da El Mouloud ( mais encore trop précoce en Algérie , sauf au Sud ou il a toujours été employé ) n’ aurait posé aucun problème au pouvoir ni aux citoyens qui n’ auraient eu aucun argument à y opposer ; néanmoins sa visibilité aujourd hui se fraye un chemin encore trés long à parcourir dans un monde ou les langues connaissent une bataille terrible pour s imposer !

    Le travail est titanesque , il faut laisser le temps au Temps pour asseoir tout cela de façon sereine et raisonnable : les linguistes et autres ploient sous une responsabilité et ils ont besoin de sagesse pour faire de bons choix à le mesure de ce qui urge , et pour rester au service d’ une langue extraordinaire .
    La ré-émergence aussi des langues dites minorées et des dialectes régionaux dans de nombreux pays , ainsi que tout ce patrimoine immateriel dont on voit la résurgence en Algérie aujourd ‘hui : tout cela représente une chance inouie pour la langue amazighe , vu que les travaux existants lui permettront de continuer à évoluer et se developper dans cette dé-mondialisation (on en parle déjà ) .

    Il est des vérités qu il ne faut jamais oublier ….
    On n emprunte pas d identité sous peine d aliénation . C’ est comme sa peau , on ne l’emprunte ; un alphabet lorsqu’ on le possède , on ne l’ abandonne pas non plus !

    Merci aussi à Youcef Allioui pour cette veille linguistique !

    • Azul a Zohra,
      Merci aussi pour votre réponse… En effet, j’aurais aimé que nos amis du HCA s’emparent de tels articles pour y répondre. On ne peut laisser passer de tels écrits où mensonges et idéologies prennent le pas (et les mots) sur les aspects scientifiques et vernaculaires de tamazight. Je suis heureux que vous ayez apporté une réponse beaucoup plus étendue que la mienne. Ce qui est important, et vous venez d’en révéler la clé et le sens, nous devons discuter autour de notre langue – tamazight ou l’amazighe – sans donner dans les excès auxquels nos détracteurs nous ont habitués. Il est donc dommage qu’un docteur et enseignant à l’Université se montre si peu vigilant dans ses propos.
      Merci encore pour votre participation riche et enrichissante à ce débat autour de notre langue ancestrale tamazight. Quant au reste, pour paraphraser encore le chantre de la culture amazighe – Mouloud Mammeri ou Dda Lmulud – « Tout le reste n’est que mauvaise littérature » !
      Tanemmirt-im a tasedna af tguri-ynem i lmend n wedris n uselmad-nni n tesdawit n Tlemsan (Tala Imsan)anda, akken yenna Dda Sliman Azem (ad Yaafu Rebbi fell-as), « Ixled caaban fi-remtan ! »

  2. Azul a Yusef Bravo pour cette réponse magistrale à ce « ustad » qui se mêle de ce qui ne le regarde pas tel la mouche du coche;pour ma part, j’ajouterai une autre raison non négligeable du rejet de tizikert ( tizzi- kert = écriture tournée ou tournante, car si tu as remarqué, on ne cesse de tourner en rond en écrivant de droite à gauche : tikert yezzin, nagh ittezzin gw yeffus sa zelmadh = seg uvridh ar l’kaf ( dixit Ait Menguelat). Or dans la mythologie berbere, il y a trois directions de l’espace qui sont considérées comme sacrées et positives: ALLER en AVANT, en HAUT et à DROITE; par contre, le contraire ; aller en ARRIÈRE, en BAS et à GAUCHE est considéré comme étant maléfique, à éviter absolument; tu sais tres bien qu’on dit IZELMEDH de qq’ chose ou qq’un qui a mal tourné, tordu, tortueux, gauche. Je saisis l’occasion pour te dire que pour moi le mot « écriture » français vient de TIKERT ou TIKRIT du verbe KER : appuyer; son corollaire (leqrar is): se LEVER : il est impossible de se lever si on n’appuie pas sur le sol ! pour l’écriture, c’est pareil : impossible d’écrire sans APPUYER sur la feuille avec le AKER-YUN (crayon) : A YUN = outil pointu (N= point) : akeryun : outil pointu sur qui on appuie. IMRU est incorrect: il manque la pointe (obligatoire) donc le vrai nom est IMRUN . la pointe du IMRUN se dit NIMRU ; toucher qq’ chose avec la pointe : NIMRO-TI (numeroter), as t’gedh NIMRO (numero), faire une marque. Quant à Tlemcen, d’après IBN Khaldun (histoire des berberes) c’est TALA M’SIN (IZRA) : la source aux deux rochers ; d’après lui elle jaillit de la montagne entre deux énormes rochers, un peu comme Talghumt gawzellagen ar tufat

    • Azul a Hmanou,
      Je te remercie pour ta réponse. Dommage que nous ne soyons pas vus cet été.
      J’espère que nous allons réparer cela l’été prochain.
      Ce qui me navre, c’est que personne n’a osé répondre à ce monsieur qui se dit docteur et qui ignore tout de notre langue maternelle, tamazight.
      A bientôt ! Et merci pour ton message.

    • Azul a Hmanu, Tanemmirt ! Ar tufat, lehna tafat fell-ak !


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